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Porter l’héritage : entre le passé et l’avenir

C’est avec curiosité et ouverture que j’ai assisté au spectacle Porter l’héritage présenté par Tangente du 5 au 8 octobre dans le tout nouvel Édifice Wilder – Espace danse, en codiffusion avec Nord Sud Arts et Cultures, dans le cadre du festival Altérité, pas à pas. Voici donc le portrait d’un spectacle de danse contemporaine riche de sens qui continuera sans doute de m’habiter pendant quelque temps.

Christine Friday danse porter héritage
Crédit photo : Cylla Von Tiedemann

La chorégraphe et interprète Christine Friday, descendante de la Première Nation Anishnabe du nord-est de l’Ontario, ouvre le bal avec Maggie & Me. Cette pièce est un hommage à ses deux guides spirituelles : la danseuse autochtone Maggie Wilson et Maggie White, une référence en danse traditionnelle Jingle Dress. Dans ce solo percutant, nous sommes témoins d’une lutte constante à la fois lyrique et violente. Accompagnée de voix, de cris, de chants traditionnels et de percussions, Friday incarne par la danse la liberté d’expression retrouvée et la libération de ses ancêtres. Il se dégage de cette chorégraphie la puissance et la force indomptable d’une femme qui ne se laissera jamais abattre. Avec un regard porté sur son parcours personnel, celui de sa famille et de sa communauté, elle explore le passé et le présent dans une perspective individuelle et collective. Étant toujours habitée par ses ancêtres, Friday aborde la voie de la guérison et met de l’avant la revitalisation d’une culture qui renaît pour mieux se tourner vers l’avenir. Une pièce puissante relatant le combat d’une nation opprimée à travers les âges.

Nasim Lootij danse porter héritage
Crédit photo : Narcisse E. Esfahani

La deuxième pièce, Moi-Me-Man de la chorégraphe et interprète Nasim Lootij, est tout aussi forte. Portant le poids de la révolution de 1979 et de la guerre entre l’Irak et l’Iran, cette Iranienne maintenant établie à Montréal propose un solo sombre rappelant l’expressionnisme allemand de l’entre-deux-guerres. D’abord enveloppée dans un voile noir, qu’elle réussira à laisser, sa gestuelle incarne les forces antagonistes de la tradition et de la modernité. Assaillie de toutes parts, elle lutte de tout son corps. Contorsions et rires se transformant en pleurs témoignent de la résistance et de la résignation de son peuple. La bande sonore, par le bruit des bombes, des fusils, des sirènes, des cris et parfois même de parades militaires, fait appel à la mémoire collective. Nourrie par les écrits d’Hannah Arendt sur la capacité de l’homme à poursuivre sa destinée malgré le poids de son histoire personnelle et de celle de l’humanité, l’artiste oscille entre la lumière et l’obscurité, entre le passé et le présent. Elle cherche ainsi à trouver une issue afin de se libérer de la fatalité du climat actuel pour entrevoir la possibilité d’un avenir pour cette région du monde. Pour cela, elle croit qu’il est nécessaire d’oser mettre le pied dans le noir pour faire face à son histoire et à ses blessures et espérer enfin retrouver la paix. Et c’est avec une grande sensibilité qu’elle le fait dans cette œuvre troublante.

Ce diptyque d’artistes issues de terres d’oppression incarne parfaitement la lutte entre les forces du passé, du présent et du futur. On ressent bien que Christine Friday et Nasim Lootij portent en elles l’héritage de tout un peuple autant que leur propre héritage en tant qu’individus et femmes ancrées dans leur communauté. Elles réussissent avec brio à entraîner le spectateur dans une réflexion sur le poids de l’histoire sur notre avenir collectif et personnel.

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