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Un verre à la femme d’aujourd’hui – Récit urbain d’une soiffarde lettrée – Par Cristina

C’était vendredi. Comme une majorité d’adultes « pain blanc », je venais de terminer ma semaine. Il est maintenant 17 h. De ma job à la SAQ près de la Gare du Palais, il y a environ sept minutes de marche. Cinq quand on marche vite. L’hiver, le vendredi à 17 h dans les rues de St-Roch, le monde marche vite. J’ai pas de gants, fait que j’essaie de recroqueviller mes poignets dans mes manches de coat, comme si j’avais des moignons. On dirait que la lumière baisse pour laisser place à la noirceur croûtée des bancs de neige bruns, aspergés de sable et de saletés de la rue, on dirait aussi que les passants deviennent des électrons qui se bousculent, pressés de rentrer et amener avec eux un peu du jour tombant, en laissant la rue de plus en plus dark. Les porteux de chapelet avec la petite croix de bois sortent du sous-sol de l’église pour leur break de réunion des AA en griller une, les quêteux retournent à l’asile Robert-Giffard en autobus dans la chambre qui les attend et à leur repas aseptisé qui sera servi dans un plateau de plastique. Ça pourrait être d’une poésie à en chier écharpes et bérets, mais je continue de marcher au froid. Je me prends à repenser au Mail quand il n’était pas décalotté alors que j’ouvre la porte sur ce qu’il en reste, dans le hall du Metro et du Gym Fitness 24 h. Ça ne prend que quelques secondes pour que mon nez se mette à couler et que je frotte mes moignons de mains ensemble. Câlisse, pourquoi je mets pas de crème? La peau me fend comme si je faisais du crocodile. Les insécures font de l’elliptique et du tapis roulant face à la baie vitrée et je baisse les yeux devant ce spectacle indécent. Le pire c’est quand ces abonnés du gym qui choisissent les appareils les plus collés dans la vitre cherchent votre regard. « Regarde, chu tu correct là? Je les brûle tu assez mes esties de calories là? As-tu vu comment je me mets en forme? C’est rien ça; j’ai une crisse de bonne pomme dans mon sac à lunch! La santé c’t’important, là! #proteinshake » Bateau noir… Heureusement, la bijouterie cheap et les cafés-restos sombres m’apportent un peu plus de réconfort que celui des néons boursouflés. Et puis je la vois, de moins en moins loin, la Société des alcools du Québec. Je ne sais plus si c’est dans ma tête, ou si c’est le sapin oublié qui m’a suggéré ça, mais j’ai le chant de l’Alléluia de Noël qui se met à jouer. Providence hallucinée, ce sont des chérubins qui m’escortent jusqu’à l’entrée de la SAQ, et dans ma tête, pour la première fois, je souris. À ma droite, les portos, les ensembles-cadeaux, à ma gauche, les cidres, les liqueurs, puis au loin, des syrahs, cabernets, pinots, gamays, et autres gros rouges qui tachent me font des clins d’œil, eux, seuls amants qui ne m’ont jamais déçue. Et puis les champagnes, les mousseux, ces amis véritables avec lesquels je ferais la tournée des bars, si j’étais plus jeune, si j’haïssais pas autant ça voir du monde. Avec une bouteille, on n’est jamais seul disait mon père et son père avant lui. N’empêche, je deviens presque honteuse de la félicité qui m’enveloppe à l’idée de m’enivrer, seule. Pourquoi je suis pas comme les autres, à attendre d’être dans une boum ou au carnaval avant de me clancher une bouteille?

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J’arrive enfin aux frigos des blancs. J’ai en tête un Sancerre, mais j’ai le budget d’un Sauvignon avec un twist-cap. Elles sont là les bouteilles, d’un vert clair, vert foncé, ou translucide. De J.P. Chenet au Chevalier-Montrachet, dardés comme des princes, prêts à me couler en gueule comme au plus beau des soirs d’été sur le bord du quai, à caresser les tiges des fleurs. Une femme me sort de ma rêverie quand elle ouvre une des portes vitrées pour agripper un Chardonnay sans le regarder et se précipiter à la caisse. Une autre femme s’approche des frigos. Elle, elle regarde longtemps. Je l’entends respirer, fort, comme si elle était essoufflée ou en crise. Elle attrape un Chablis et décâlisse promptement. Elles arrivent maintenant toutes à coup de deux et s’appliquent comme si c’était ça leur mission : vider le frigo à blanc. Une glousse de rire avec sa chum en mimant que la bouteille c’est un pénis qu’elle branle près de sa bouche. D’autres, nerveusement choisissent leur prétendant de la même fièvre dont était atteinte l’autre madame essoufflée/en crisse. Et je sens comme une vibration, non seulement celle venant des frigos, mais émanant de ces femmes qui arrivent et partent, et qui vont sûrement brûler quelques feux rouges pour se rendre chez elles et se verser une grosse crisse de coupe. Une frénésie, presque une colère sourde, dans ce grondement là où il fait soif. Celui-là, je le reconnais d’entre tous. Quand la vue se brouillera enfin des gorgées avalées sans déguster. Quand la paix reviendra. Et je comprends que c’est vendredi, et que pour une majorité c’est la fin de semaine. Et qu’il est normal de la vivre comme une petite mort en essayant de s’assommer du mieux qu’on peut, pour crever engourdi et renaître lundi. Et je comprends que je ne suis plus seule.

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Crédits photo :

  • monsaintroch.com
  • vanessajaneholburn.blogspot.com
  • Capture d’écran du film Bridesmaids, actrice Kristen Wiig
  • kfetele.ro
  • Madeline Puckette — Winefolly

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