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Le mot juste : de Nutella à Zebra – Par Cristina

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Quand une femme est accusée, y’a intérêt à ce qu’elle sache parler. En 2015, les femmes reniflent encore les effluves du bûcher.

T’as déjà entendu parler des doubles standards? Tu sais, quand un gars fait une affaire et qu’on lui dit ceci, et quand une fille fait une affaire, on lui dit cela? Bon, bien je voulais juste que tu saches que c’est pas révolu. Ça tient encore. À une époque où le clickbait prône sur le droit à l’intégrité d’un individu, on va montrer avec gros plans, violence et flash, tant ton choix de flexibiliser ta sexualité dans un concours à trophée en forme de sacs de silicone, que ta lèvre boursouflée à la suite d’une attaque policière, comme si c’était pour vendre des tabloïds à des accros au crack.

Quand on voit luire la possibilité de montrer la femme comme une catin, une conne, une folle, ça devient un bonbon délicieux à faire saliver même les sans langue.

Comme toi, je deviens bouleversée par les torrents de haine déversés sur les nouvelles personnalités croquées et mâchées par les médias. Cette haine toujours plus forte et appétissante tant pour les femmes que pour les hommes. Car quand on attaque une femme, et peu importe la raison pour laquelle elle deviendra une cible, une risée, une conversation de machine à café à propos de « celle qui n’a pas de bon sens », la haine ira jusque dans la sexualité. Inévitablement. Des photos-montages pornographiques aux insultes obscènes, on impose à la femme-phénomène-à-cliquer de fermer sa gueule, d’ouvrir son cul, de crever.

Ces femmes n’ont-elles pas les mêmes tribunes pour se défendre que ceux et celles qui les attaquent? Oui. Peuvent-elles gonfler leur voix à coup de milliers de clics, de supporteurs, de médias autant que ceux pourtant prêts à vendre des t-shirts avec leur face imprimée en mise à mort? Parfois. Mais la plupart du temps, on les prend en faute quand elles veulent se défendre. On dit qu’elles font des fautes, qu’elles s’expriment mal, qu’elles ne connaissent rien, qu’elles parlent mal.

En 2002, le scandale du réseau de prostitution juvénile dirigé par le Wolf Pack avait amené ses victimes mineures à témoigner en cour sur ce qu’elles avaient subi. Dans les journaux et à la radio, et même dans les rues et les files d’attente à la caisse, on déplorait à quel point le témoignage des jeunes filles était tout croche, ignorant, qu’elles avaient donc bien de la misère à décrire comment ça s’était passé d’avoir des relations sexuelles arrangées avec un adulte pour de l’argent administré par un réseau criminel. Seize ans qu’elles avaient. Ces filles avaient un âge près du mien. Habitaient une ville qui était la mienne. Le choc fut si grand que j’ai redirigé mon choix d’études vers la littérature, alors que le procès faisait encore la une des journaux. Jamais on n’allait me peinturer dans un coin avec des habiletés du langage servant à désorienter, à abattre. J’allais apprendre à parler. Comme il faut.

Femmes-phénomènes qui prennent la parole. J’ai peur chaque fois pour elles, puis pour moi, puis pour toutes les femmes autour de moi. Faudrait-il, en plus de tout ça, qu’elles se taisent? La parole, les mots sont les armes qui nous déferont de ces barrières maudites. Qui nous permettront de tailler notre chemin, peu importe le chemin. J’ai cette ostie de phobie du mot juste en me disant que, quand ce sera mon tour de passer au bat, je n’aurai, comme elles, qu’une chance. Et que je devrai toujours trouver le mot, une voix, une parole afin que mon idée, ma visée soit comprise par des adversaires qui trempent leur lame dans le fiel.

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