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Alien – Par Fay

Aujourd’hui, un sujet qui paraît simple, mais qui ne l’est pas, en raison de toutes les questions psychologiques et sociologiques qu’il soulève. Je ne vous mentirai pas, je me sens fébrile d’écrire sur le botox. Pas vraiment sur la substance en soi, mais sur ce qui se cache derrière, sur le grand mal sociétal que le botox vient patcher. Aussi parce que je suis une femme. Parce que le matin, quand je me lève et passe devant le miroir de ma salle de bain, je m’y arrête et je scrute un peu : mes rides, j’esquisse un sourire des fois, je remarque de fins sillons logés en dessous de mes yeux. Je disais « parce que je suis une femme. » De plus en plus, les hommes sont eux aussi gagnés par cette peur de vieillir, cette obsession de contrer les effets du temps. De nos jours, dans cette belle ère du « no age », hommes, femmes, transgenres, hermaphrodites, you name it, semblent avoir le coeur grignoté par cette ambition de demeurer lisse. Et donc jeune. Dans une société où vieillir rime avec perte de productivité voire inutilité, qui peut blâmer quiconque d’avoir recours à de petites injections qui en quinze minutes vous font rajeunir de dix ans?

Ça me rend tellement en criss. J’ai envie de gueuler : « HEY! ON PEUT-TU VIEILLIR EN PAIX? (Sans que l’âge qu’on “paraît” devienne une source majeure d’anxiété.) »  Mais à qui adresserais-je ma plainte hurlante? Si je me fie aux ventes planétaires du botox (qui sont astronomiques) je me sens vraiment en minorité. Parce que la plupart des gens à travers le monde ont l’air ce bien vivre avec cette pression esthétique éhontément et principalement promue par la charmante communauté hollywoodienne (le menu 1 % de la population du globe à l’influence infinie et à qui le commun des mortels pense qu’il doit ressembler). Les stars d’Hollywood, ces canons de beauté qui projettent une image de jeunesse éternelle encensée par le public viennent créer ce que les sociologues nomment des « tensions comparatives. » Insidieux, le processus de comparaison s’inscrit dans un registre d’angoisse : comment peut-on accepter notre apparence réelle (allant avec notre âge réel) si l’on est bombardé de « modèles » refaits de A à Z? Le hiatus est énorme entre les femmes et les hommes « normaux » et les normes de beauté inatteignables instaurées par les célébrités. La barre est haute et le moyen le plus rapide et efficace demeure le botox. Mais voilà que je m’emporte. Commençons donc par le commencement.

Quest-ce que le botox cosmétique?

Une fontaine de jouvence? Ouin… Mais médicalement parlant, c’est une toxine appelée « toxine botulique. »  Sa fiche descriptive sur le site sante.canoe.ca affiche la définition suivante :

La toxine botulique appartient à la classe des médicaments appelés agents neuromusculaires paralytiques. Elle bloque laction des nerfs responsables de lactivité des muscles. Lorsquelle est utilisée à des fins de soins de beauté, elle peut effacer les sillons faciaux et les rides comme celles qui se forment entre les sourcils, sur le front et autour des yeux (pattes-doie). Elle donne une apparence plus lisse à la peau en relaxant les muscles dans la région où elle a été injectée.

Ça sonne bien non? Pris au premier degré, le botox cosmétique est merveilleux. J’ai des rides. Je veux les effacer. Je me fais faire quelques traitements par année. J’ai l’air jeune donc je me sens bien dans ma peau. End of story. Au deuxième degré, on peut éprouver des inquiétudes face aux réactions indésirables potentiellement provoquées par le botox.

Les effets secondaires du botox

Seulement 1 % des patients ayant reçu des injections de botox développent des effets secondaires. Gênants sont les moins graves, mais restent qu’ils vont d’enflure à détresse respiratoire, en passant par de la difficulté à avaler qui peut durer plusieurs mois…

Rester dans la course

Mais si l’on saute au troisième degré, face au botox, certains se sentent un tantinet déchirés, voire rebutés. Perso, je serais hypocrite de clamer ici haut et fort que je me contrefiche de mes rides. Ça m’agace. Elles m’irritent. J’ai peur de vieillir. D’enlaidir. De plisser. Que mes paupières s’affaissent et que ma séance maquillage quotidienne devienne déprimante parce qu’au fur et à mesure que le temps fera son oeuvre, mon makeup de plus en plus viendra se coincer dans tous les plis qui sillonneront mes yeux. Je suis stupéfiée que l’association vieillir et enlaidir soit si naturelle, mais surtout que ce soit le pur produit d’un brain wash superpuissant solidement ancré dans notre perception de ce que la vieillesse engendre. Certes, les acteurs d’Hollywood ont recours au botox (et multiples autres procédures chirurgicales) afin de conserver leur emploi. Malheureusement, ce mode de pensée s’étant jusqu’à nous, individus ordinaires non hollywoodiens devant se soumettre aux diktats de beauté afin de garder le rythme. Le philosophe Bernard Andrieu explique : « La juvénalisation de la société fait qu’au-delà de 55 ans on vous met dans la case “inutile”, “pas compétitif. […] Pour reculer cette discrimination sociale, le seul moyen est de maintenir un visage et un corps opérationnels. On reste dans une stratégie de séduction et de compétition, face à des gens à qui on tente de ressembler physiquement : les jeunes. C’est épuisant. » Guerre anti-âge, armes accessibles (comme le botox), comment dealer avec les possibles répercussions? Abus de traitements, dépendance… On crie victoire face à la maîtrise des rides, mais qui se préoccupe des ravages émotionnels? De la peur folle de montrer au grand jour son âge biologique? Faut-il vraiment avoir un âge individuel ET un âge social pour être bien dans sa peau?

Le poison se diffuse

On le comprend bien, la société encourage la productivité qui se dégage de la beauté, l’apparence jeune et en forme. Mais si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, on se retrouve devant un problème encore plus complexe soit « l’acharnement esthétique. »  Qu’est-ce qui empêche quelqu’un qui commence avec quelques injections de botox de ne pas dériver ensuite vers l’acide hyaluronique (le botox réduit les rides tandis que l’acide hyaluronique agit comme agent de comblement pour contrer les creux entre les rides), puis ensuite de passer sous le bistouri? Rien. Si les techniques de rajeunissement constituent un choix personnel, comment se prémunir de soi-même? Sur la planète, il y a des cas d’abus spectaculaires. Comme Michaela Romanini (genre une Paris Hilton version italienne). À l’origine très séduisante, maintenant, c’est un alien.

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Elle avait pourtant l’air de ça :

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Si les tensions comparatives affaiblissent l’estime personnelle physique de certains individus, pourquoi ne seraient-ils pas tentés, une fois leur visage lissé, de poursuivre les manoeuvres sur leur corps entier? La philosophe Isabelle Queval se penche sur la question : « L’âge est devenu l’ennemi qu’on croit désormais pouvoir terrasser dans une démarche volontariste  […] D’où le risque d’engrenage, avec cette idée que notre apparence physique dépend désormais des efforts que nous pourrons lui consacrer : le corps devient un “work in progress” perfectible à l’infini. ». Inquiétant, non? Conserver une apparence jeune à l’aide du botox ou de la chirurgie n’est plus perçu comme une extravagance ou une dépense frivole, mais plutôt comme un investissement quasi nécessaire à l’acceptation de son âge. Mais est-ce vraiment d’accepter que de nier? Se poser la question c’est y répondre…

Cest pas ma soeur, cest ma mère

Dans le cours normal du temps, une mère a l’air d’une mère et une fille d’une fille. C’est sain. C’est la nature. On est ainsi fait. Pourtant, depuis le botox et la montée du « culte du jeunisme », une confusion s’observe au sein des générations. La quête de l’éternelle jeunesse aboutit donc à un « brouillage générationnel. »  La frontière entre les générations s’efface doucement. Malaise! On est avec le scénario de la mère divorcée qui, de retour sur le marché, pète une balloune et décide de s’habiller comme sa fille de vingt ans. Ok, le mauvais goût passe toujours, mais quand ta mère a cinquante ans et qu’elle présente des traits aussi lisses que les tiens, c’est louche. S’interroge-t-on assez sur l’impact que provoque ce brouillage sur la société? Imaginez le poids que transmet une mère obsédée par son apparence à sa fille… On se retrouve de nos jours avec des gamines de quinze ans qui sont pétrifiées de passer le cap des vingt ans. Seriously? J’ai envie de me sauver en Afrique. Ou en Inde. Là où il existe encore des générations bien divisées. Des mamas africaines. Des grands-mamans indiennes, ridées à souhait, oui, mais avant tout respectées. Pas pour leur beauté ou leur productivité, mais pour leur SAGESSE. Ici les vieux sont des vieux. Ridés, inutiles, à peu près tous des fardeaux placés dans des mouroirs. Tandis que, nous, le reste de la société menant une guerre viscérale au passage du temps, on se promène dans une foule où le nombre de mutants-avec-pas-d’âge, individus forts et productifs au front lisse comme une fesse de bébé ne cesse de croître. On est jamais bien loin d’Huxley et son Brave New World finalement.

La cerise sur le sundae

Dans un article qui ne laisse pas indifférent paru dans le Huffington Post, son auteure Vanessa Van Edwards, en s’appuyant sur des études, met en lumière comment le botox et la chirurgie plastique peuvent affecter la compréhension des émotions et l’empathie. Très simplement résumé, lorsque les traits d’une personne sont figés (comme ne pas pouvoir froncer les sourcils), celle-ci ressent moins les émotions. Il a d’ailleurs été observé que le botox soulage les gens atteints de dépression. Le désavantage se situe au niveau de la diminution de la capacité à éprouver de l’empathie devant les émotions des autres. Le truc, c’est que pour sentir pleinement, il faut être capable de mimer avec sa propre face la face de l’autre. Avec des traits qui bougent pas, c’t’un peu dur. Le botox s’impose alors non seulement comme un choix cosmétique, mais aussi émotionnel. Je vous encourage à lire l’article How Botox Numbs Your Face And Your Emotion.

En bout de ligne, on est tous maîtres de nos choix. Puisqu’on ne peut pas changer le monde (j’entends par là reformater l’entière conscience collective afin qu’elle voie la vieillesse sous un bon angle), on s’adapte à notre ère. Il est normal de penser que c’est justement normal d’avoir envie de rester jeune pour toujours. Mais au final, qu’est-ce que ça nous apporte vraiment? Le botox donnera de l’aplomb à la femme de 50 ans qui recommence à passer des entrevues. C’est donc dire qu’elle se sentira plus confiante, grâce à son apparence jeune, alors que ça ne devrait pas peser dans la balance. C’est injuste. Les rides devraient être banalisées au lieu de constamment être diabolisées. Mais l’empire des rides s’écroulerait peut-être. Monsieur Botox perdrait sa fortune. On verrait des femmes ridées à Hollywood! Il n’y aurait pas de makeup portant le nom ageless.

Bien prendre soin d’y aller à petites doses si l’on décide de s’adonner (s’abonner aussi) au botox…   Et surtout de ne pas devenir accro. Moi je trouve que froncer les sourcils est un mouvement essentiel dans la vie. Et j’espère qu’il n’y aura jamais aucune injection toxineuse qui viendra me soustraire au plaisir d’afficher une expression faciale sceptique à mille piasses du genre « tu mniaises -tu toé là? »

fayalexe

Sources :

http://www.marieclaire.fr/,faut-il-rajeunir-a-tout-prix,20132,605285.asp#?slide=4

http://www.botoxcosmetic.com/DiscoverBotox/AboutTheTreatment.aspx

http://www.huffingtonpost.com/vanessa-van-edwards/how-botox-numbs-your-face_b_3714621.html

 

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