Menu

1 626 000 – Par Florence

Pieds cloués au sol. Tête vers un semblant de ciel. Étourdissement. L’impression vertigineuse que la lumière te tombe dessus. Time Square.

Je me sentais comme dans une cabine de bronzage, enfermée et opprimée de néon. On dit que les cabines de bronzage sont nocives pour la santé, et si Times Square était nocif pour la Terre? Cette idée me traverse, puis me fait sourire. Plus je me concentre sur cet amas d’électricité, plus j’ai l’impression d’être vivante. Je me sens comme King Kong : indestructible. La limite n’existe plus. À Manhattan, tout est plus grand que nature.

Le semblant de confiance surnaturel qui m’habite s’éteint. Je me sens toute petite, me transforme en un chiffre parmi tant d’autres qui déambulent sur Wall Street. Je regarde mes pieds, les colle ensemble, me fais bousculer. Le feu lumineux est vert, je saisis qu’il faut que j’avance. Pour aller où? On reconnait ceux qui connaissent leur chemin, ils sont rivés sur leur cellulaire. Des talons hauts et des souliers de cuir vernis qui marchent, un peu plus certains de leur décision à chaque pas. Ils ne regardent jamais vers le semblant de ciel, ils n’ont pas le temps. Ironique puisqu’ils se pressent sur Times Square. Et il y a les autres, des mocassins, des souliers de sport, des sandales de voyageurs. Des têtes qui virevoltent, ils ont tellement à voir, trop à voir. Ils se mordent les doigts de ne pas avoir plus d’une paire d’yeux. Ils envient le décor qui est trop lourd à porter dans son sac à dos.

Je fixe toujours le sol, je vois aussi des petits souliers qui courent, insouciants du danger, inconscients de l’immensité et je me surprends à rire, enveloppée par l’émotion. Je réalise qu’on a tous besoin de l’autre dans cette immensité. Puis, les déchaussés attirent mon regard. Ces êtres démunis jusqu’aux orteils, pieds nus, qui n’ont pas besoin de se cacher derrière une semelle. Ces pèlerins sans quête précise, qui habite l’espoir. Il ne faut pas mépriser la paire de chaussures voisine pour être capable de baisser les yeux et d’aimer voir son reflet dans ses propres souliers cirés. J’ai relevé la tête, juste assez pour voir de près le dos de la personne devant moi.

Je me suis demandé, si tout le monde était nu-pieds, ça donnerait quoi? Si Manhattan éteignait sa pesante lumière. Ou si la foudre imposait une panne de courant. Un million six cent vingt-six mille paires dépourvues d’éclat, qui se pile dessus. Le noir total qui ne permet plus de voir ce qui habille les pieds de l’autre. Une mise à nu pour se perdre un peu sans voir où on va. Le temps suspendu dans la pénombre, sans décor. Une émeute dans la noirceur pour piétiner l’immensité. Pour la première fois, on pourrait s’allumer un million six cent vingt-six mille lanternes alimentées par le rythme des battements de cœur. Avoir, sans artifice, le sentiment d’être à la bonne place, au bon moment.

florencerondmarie-claude

2 thoughts on “1 626 000 – Par Florence

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2019. Tous droits réservés
Une réalisation de