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Un pied devant l’autre – Par Emma

Je me répète ces mots depuis je ne sais combien de temps.

« Un pied devant l’autre. Vas-y. Des petits pas, à une bonne cadence. La montée doit certainement aboutir quelque part. T’as vu le village, toi? Il doit être proche! Ça fait combien de temps qu’on monte déjà? Plus de 3 heures? On arrive au premier col. C’est certain. Je le sens. Et puis merde! T’as vu, là-haut, les gens qui marchent en haut de la montagne? Ça ne peut pas être ça, le Col des Fours. Merde. Merde, merde, merde, merde. C’est beaucoup trop loin, beaucoup trop haut. »

Nous étions le 16 juillet lorsque j’ai rejoint quatre de mes amis à Les Houches, un petit village de l’est de la France. Certains arrivaient de Québec, deux autres, de la France et de la Suisse, et moi, j’arrivais de presque deux mois passés en Croatie, en Italie et à Paris. Même si nous arrivions tous d’un passé bien différent, il ne fait aucun doute aujourd’hui que nous nous embarquions tous dans une aventure incroyable. L’ambiance était joviale, mais remplie d’appréhension : nous nous préparions mentalement à parcourir les 170 kilomètres du Tour du Mont-Blanc, une randonnée de 10 000 mètres de dénivelé positif qui parcourt la France, l’Italie puis la Suisse.

La matinée du départ, le cadran sonne à 5 h 30 et il est temps de ranger les tentes, les matelas de sol, les sleeping bags, les trousses de survie et les deux uniques chandails, puis de chauffer un gruau pas si excellent que ça avant de débuter la randonnée. J’étais anxieuse, mais c’était absolument rien comparativement à ce qui m’attendait en cette belle journée.

En quittant le camping, nous avons longé la route pour commencer l’ascension. J’ai marché tranquillement et, un pas à la fois, j’ai parcouru la distance qui nous séparait de l’aire de bivouac prévue pour notre repos. Au total, ça totalisait près de neuf heures de marche avec un sac à dos de 15 kilogrammes et plus de 1100 mètres d’ascension au compteur. À 19 h, après avoir mangé le peu de pâtes que nous nous étions préparées, je me suis effondrée, complètement épuisée et surtout détruite, parce que c’était beaucoup plus dur que ce que j’avais cru. Des pieds saignant d’ampoules, des jambes dont je ne ressentais plus les muscles, les yeux enflés, le dos tendu, vraiment aucun décor ne pouvait combler la douleur que j’infligeais à mon corps. Je me suis endormie en faisant des cauchemars parce que j’anticipais la journée du lendemain. À mon grand désarroi, j’avais bien raison : le lendemain était beaucoup plus dur. Les jambes encore raides de la veille, le dos et les épaules tendus d’un mauvais sommeil et d’un sac à dos trop pesant, j’entamais les 1300 mètres d’un col extrêmement à pic. J’ai souffert. J’ai pleuré. J’ai gémi, puis je me suis arrêtée, car je croyais que je ne pouvais plus avancer. J’essayais, mais mon moral était cassé en deux. Jamais je n’y arriverais. Tant qu’à souffrir pour voir de beaux paysages et un Mont-Blanc sous tous ses angles, je jurais que j’aurais pris un tour de train à la place. J’ai tellement mal, c’en est insurmontable. Puis mon ami m’a attendue, m’a tendu la main et m’a dit :

« S’il le faut, je te soutiendrai à toutes les montées, Manu. Le Tour du Mont-Blanc, on le fera ensemble. »

Peu à peu, j’ai changé ma perception des montées. Je me suis mise à parler aux roches, à me chanter des chansons et à parler à des amis imaginaires. Je me suis mise à me dire que j’étais bonne, et que c’était facile au fond de monter aussi haut, d’aller aussi loin et d’être heureuse à me dépasser autant. J’avais mal aux six douloureuses ampoules sur mes pieds et j’essayais du mieux que je pouvais de ralentir les infections. Mon dos qui supportait mon sac à dos de 70 litres souffrait et mes jambes étaient dures comme l’acier tellement je sollicitais beaucoup de muscles. Pourtant, à force d’entretenir une énergie positive, j’ai aussi bâti ma confiance en moi. Cette confiance m’a non seulement amené le bonheur du dépassement personnel, mais aussi l’appréciation de souffrances ultimes.

Ç’a été comme ça tous les jours depuis cinq jours. Cinq longs jours éprouvants et qui ne semblaient jamais finir, mais qui pourtant m’emplissaient de bonheur.

Aujourd’hui je peux dire que j’ai pris le dessus sur l’un des plus gros défis physiques et moraux auxquels j’ai été confrontée.

Même si on avait prévu traverser cette randonnée en 10 jours au départ, l’équipe de feu avec laquelle je suis a vite mis la barre encore plus haute : 8 jours, c’est amplement suffisant. J’ai donc continué, à mon propre rythme, à repousser mes limites et à croire que je me les imposais moi-même. Au fond, mon corps peut réellement supporter ce que je lui inflige, tant que je le fait avec respect.

Si chaque jour j’ai eu l’impression que je ne terminerais jamais le Tour du Mont-Blanc, que c’était beaucoup trop dur pour moi et que je n’étais pas une vraie « hiker », sachez qu’au moment où j’écris ces lignes, j’ai la ferme intention de le terminer. J’ai beau être une femme, ne pas m’entraîner extrêmement régulièrement et ne pas avoir l’ambition de toujours me pousser à bout physiquement et moralement, j’en suis déjà à plus de la moitié d’accomplie. Ce que certains n’auraient jamais fait, je l’ai fait, moi. Alors que mon corps s’habitue à l’effort, mon moral aussi se renforce à chaque montée, à chaque descente et à chaque chute. La solidarité de notre équipe y est aussi pour une grande partie de la joie que j’éprouve à marcher le tour du Mont-Blanc.

Il ne me reste plus que trois jours au lieu des cinq qu’on avait prévus. Et puis, je n’ai qu’à me rappeler :

Un pas à la fois. Un jour à la fois.

emmarondmarie-claude

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