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Les étoiles, dans mes yeux de six ans – Par Cristina

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En 1994, mon beau-père, le chum à ma mère, a bâti avec ses amis un chalet à Sainte-Christine-d’Auvergne, passé Saint-Raymond de Portneuf. C’est à environ une heure de route de Québec. Les fins de semaine, en été comme en hiver, on se sauvait de la banlieue de tôle de Beauport pour retrouver le bois rond. L’hiver, c’était les ballades en ski-doo, un vieux Bombardier ben jaune, un 1973 qu’il fallait starter avec la crinque. On se grisait aux odeurs de gaz mélangées, aux froideurs du dehors qui nous perçaient les joues, les orteils. Nous, les petits, on se faisait traîner par la sleigh rattachée à la pétaradante machine et on se faisait promener dans les trails tapées. Le bégaiement du moteur sourd se perdait dans les bancs de neige, dans les pins, les mélèzes, les sapins, les bouleaux, les érables, et on s’endormait un peu, buzzés par le gaz, peut-être, mais aussi soulagés d’un mal mystique qui s’évapore quand on s’éloigne de la ville pour aller dans le bois. Une fuite champêtre qui deviendrait une mode obligée chez les citadins de centre-ville que nous deviendrions, quelque vingt ans plus tard. Couchés dans la sleigh, on regardait parfois rien d’autre que le ciel. Un noir bleuté, ouvert, démaquillé des édifices, des poteaux électriques, des nuages lourds gris d’usine. Si l’escapade en valait la peine en hiver, c’est surtout l’été qu’il fallait répéter l’aventure.

Je n’ai jamais su repérer d’avance cette période de l’été, certaines personnes la connaissaient comme un secret qui aurait été annoncé aux nouvelles pendant que je regardais pas. « C’est la période des étoiles filantes », que m’a dit une amie de ma mère. Elle m’a dit que ce soir-là, on allait les regarder en faisant un feu. La jeunesse, qui a pourtant plus de temps devant elle que la vieillesse, n’a pourtant pas autant de patience. Ainsi, venues la noirceur et l’« écoeurite » de sucre du trop de guimauves grillées sur un bâton devant le crépitant rassembleur, j’en venais à trouver le temps long. « Elles sont où, les étoiles? Je suis fatiguée! », que je disais. Et puis on est allés se promener. « J’en vois une! », que je disais. Une petite lumière vacillante toute verte qui ondulait dans l’espace autour de nos têtes. « J’en vois une autre! », que je m’écriais. J’en voyais même trois. J’arrêtais pu de faire des vœux! Mais non, ce n’était pas ces étoiles tant attendues, mais des lucioles. Les adultes tripaient. Bientôt, il y en avait près d’une dizaine à l’orée du boisé, comme des petites, petites flash lights qui « gyropharaient » dans l’espace. J’en ai même vu une rouge! Mais bon, c’était en fait un tison du joint de hasch des adultes, qui se promenait de main en main. Les adultes riaient. Nous aussi, mais sans comprendre pourquoi. On était heureux. Eux aussi. Et puis, ils nous ont pointé le ciel. Peut-être qu’il y en avait pas des filantes ni des défilantes, mais il y avait là les constellations les plus vives que j’ai vues. Le ciel ressemblait aux images de galaxies qu’on voit dans les livres de science. C’est là que j’ai appris qu’en se forçant un peu, la Petite Ourse et la Grande Ourse ont la forme de casseroles. Je me demandais qui s’occupait de les nommer ces constellations et si, en me forçant encore plus, ces points lumineux prendraient sous mes yeux plissés la forme d’un petit et d’un grand ours. J’en étais à peu près dans ces réflexions-là quand j’ai vu ma première chuteuse stellaire. Une étoile, comme arrivée de nulle part et qui laisse une trail de glitter en arrière d’elle en tombant, pour disparaître à nouveau. Une tombeuse magnifique. Une fulgurante de beauté. Une ardente pressée. Une urgentée de briller. Et, il s’est mis à en pleuvoir. À la fois uniques, mais au chemin semblable. On les regardait tomber, chacune rapidement, mais jamais en même temps, comme si elles se partageaient le temps de scène astral avant de s’éteindre. Comme un défilé de mourantes sublimes. On devait être une dizaine, grands et petits, la tête renversée, la bouche ouverte, les yeux encore plus. En silence, mis à part les gloussements amusés et les « regarde celle-ci! Check celle-là! » Je me souviens qu’un des adultes m’a dit de faire un vœu. J’en ai pas fait, car à ce moment-là, je ne m’imaginais pas en train de souhaiter autre chose que de vivre ce moment.

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