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Le panier de chaussettes – Par Emmanuelle Belleau

J’ai pour théorie que les samedi soirs sur la rue Saint-Jean, c’est comme un panier de chaussettes propres, ben fraîches, qui attendent juste d’être pliées pis rangées dans leurs tiroirs en attendant d’être reportées.

Suffit de regarder autour de toi. C’est un samedi soir normal dans un bar de la rue Saint-Jean.

Sur la banquette

Y’a ton amie de fille – une belle chaussette-là, fine-pis-toute. Mais elle a le cœur un peu troué. Et pis, c’est facile de matcher des chaussettes-avec-des-trous. Surtout quand ton amie de fille, elle est en paire. Mais quand y’a une des deux chaussettes qui finit par se trouer un boutte-de-cœur-au-boutte-de-l’orteil, c’est ben difficile à porter. Pis quand tu portes pas de paire de chaussettes dans tes souliers de couple, c’est plus difficile d’avancer. Fait que ton amie de fille est là. Sans le reste de sa paire – égaré dans le trou entre la sécheuse et la laveuse, entre ici pis un autre continent. Son Autre, y’est pas là. Juste pas là – même s’ils s’aiment pis toute.

Mais à soir, c’est samedi soir. Pis comme ben du monde, elle se dit que c’est plus facile de faire la paire. Parce que la solitude, c’est pesant quand t’es tout seul à la porter. Alors elle parle avec la chaussette la plus proche – parce qu’elle a peur de tout ce qui est trop loin, comme son Autre.

Y’a un gars, un vrai-beau-gars-que-tu-connais-pas et qui parle avec elle. Un gars-en-genre-de-chaussettes-sport. Le genre que tout le monde finit par enfiler, pour un bout de temps, parce que c’est confortable – contrairement à ton amie. Le modèle-sport-en-coton, c’est pas celui qui est le plus de ton goût, mais t’as un bon feeling avec lui. Le feeling que même si votre histoire de paire finit par s’user, que ça va trop vite et que vous décidez de pas finir le marathon ensemble, question de timing, tu pourras juste garder son sourire en tête. C’est la chaussette qui te revient en mémoire quand, dans ta nouvelle paire, tu sens que vous êtes dépareillés. Tu repenseras à cette chaussette-sport-là, pis tu pourras te dire que toi aussi, tu peux trouver chaussette à ton pied, même si ton nom, c’est pas Cendrillon.

Au comptoir du bar

Y’a ton frère et son chum. Dans un amas de chaussettes de même, à cœur donné, c’est pas facile de trouver ceux qui sont comme toi. Quand, admettons, t’es un genre de chaussette en laine, dans un amas de bas-de-nylon-ben-fins. T’as pas beaucoup d’espoir. Fait que, quand tu rencontres une autre paire de chaussettes en laine, tu te poses pas trop de questions. T’as juste hâte de sacrer ton camp de là. Tu sais même pas, sur le coup, si ça clique ou non entre vous.

Mais mon Dieu qu’ils sont contents de plus être tout seuls. Pis à la longue, ils s’aiment. Pis à la longue, ils restent ensemble, ben, parce que c’est ça. Ils sont ensemble et maintenant, leur vie, c’est ça, sans se poser de questions ailleurs que sur le tabouret d’un bar du centre-ville, alors qu’ils frenchent à pleine bouche. Et même si l’un des deux bas de laine se pose des questions, plus tard en soirée, alors qu’il joue à Do-Date-Dump avec un autre-gars-presque-en-laine pour qui il sent sa fibre se dresser, il va préférer revenir se gratter la barbe sur sa première laine. C’est toujours plus rassurant que l’inconnu.

Sur la piste de danse

Y’a un couple d’amis-d’un-de-tes-amis. Tu les regardes danser du coin de l’œil, et t’as un point d’interrogation dans la face. Pourquoi? Pourquoi ils sont ensemble, ces deux-là? Elle, c’est le genre de chaussette que tu veux pour amie – assez neutre pour matcher avec toute, mais qui a une petite touche #funky – un chat de tatoué dans le cou – question que tu te dises : « Ah, ouin, j’m’attendais pas à ça d’elle ». Pis que chaque nouvelle fois que tu la rencontres, tu te dises « Ah ouin, j’m’attendais pas à ça d’elle ». Et c’est cool qu’elle te surprenne encore. Mais elle danse avec la chaussette la plus effrayante. En fait, c’est pas une chaussette. C’est une chaussette qu’on aurait transformée en marionnette dans une classe de maternelle – avec des giggle eyes pis une touffe de cheveux rouge en Phentex sur le top de la tête. T’as juste à la regarder – pas trop longtemps – pour te dire qu’il y a quelqu’un dans place qui n’a pas compris le jeu. Mais ils sont ensemble et ils sont bien ensemble. Mais tu restes avec l’amer sentiment qu’elle est pas avec le gars parce qu’elle le trouve de son goût. Vice versa. Elle est vraiment mieux que ça. Sorry not sorry, la marionnette. Mais sans doute que si elle est avec lui, c’est qu’y’a pas une autre chaussette à motif funky qui a osé voir ses vraies couleurs. Kétaine, mais vrai. Parce qu’on va se le dire : qui ne veut pas de chaussettes à motifs de chats?

En quelque part dans ce monde-là

Pis égarée dans ce monde, t’es là, à raconter une histoire à quelqu’un en face de toi. Peut-être l’ami du gars-en-chaussettes-sport. Pas une histoire grandiose, là. (Notre vie est pas de même.) Mais une histoire assez funny pour la raconter parce que tu te dis qu’au-delà du vieux reste de limonade qui traîne sur la table, tu peux accrocher un sourire à l’ami-du-gars-en-chaussettes-sport.

T’es assise, pis tout d’un coup, tu te rends compte que tu jases toute seule. Que le gars-en-chaussettes-sport, il parle avec son ami. Que ton amie de fille, elle texte son Autre, pour faire la paire, même si tout l’univers les sépare. Que ton frère et son chum sont encore dans les bras l’un de l’autre, sans se poser de questions. Tu le vois bien qui sont bien.

T’as beau te virer, te revirer pis te dévirer, fine, personne t’écoute.

Un peu partout autour, y’a toutes les autres paires de chaussettes. Les paires qui sont ensemble par ennui. Ceux qui sont ensemble et qui se subissent, qui ont oublié de se dire qu’ils se font chier. Les paires dépendantes – des foutus bas de nylon greffés ensemble par une culotte. Impossibles à séparer l’un de l’autre, qui vont se mailler dans pas long. Pis t’espères que dans le lot y’ait une couple de paires qui sont ensemble pour de bonnes raisons.

Les samedi soirs sur la rue Saint-Jean, c’est comme un panier de chaussettes propres, ben fraîches, qui attendent juste d’être pliées pis rangées dans leur tiroir en attendant d’être reportées. Le monde sort, tout propre, tout beau, dans l’espoir de se matcher avec quelqu’un d’autre, de se voir dans quelques-poses-pliés-en-deux-dans-un-lit ou de se faire une vie – parfois rangée ou non –, mais surtout, de pas être seul. Question de passer le temps avant de se faire remplacer par une autre chaussette – plus neuve, plus cool, plus-plus-plus.

On ressort jamais indemne d’un samedi soir. Ni d’un grand cycle de lavage.

Moi aussi je suis passée une couple de fois à spin. J’me suis fait tordre dans tous les sens. Tu croirais pas à ça, comment j’ai été essorée ben dure à pu avoir envie de rien. Rien à voir avec le cycle délicat – j’ai jamais fait dans la dentelle.

Mais je suis présente et seule.

C’est un vrai luxe.

Pis si tu te sens tout seul, dis-toi qu’on est au moins deux.

Prends un autre verre, finis de te raconter ton histoire, et rigole même si tu connais le punch.

Pis si tu te sens toute seule, jette un coup d’œil autour de toi.

Parce qu’on va se le dire, la solitude, c’est l’endroit le-plus-peuplé-du-samedi-soir.

emmanuellerondAnneMarie

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