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On m’appellerait la vieille fille du village – Par Florence Vézina

Si j’avais existé au temps de la Nouvelle-France, on m’appellerait la vieille fille du village. Je remercie ma mère de m’avoir créé en ce siècle. De nos jours, il n’y a personne de mon bloc appartement qui m’appelle la vieille fille. Du moins, je l’espère. Je ne pense même pas que mon bloc appartement soit conscient que j’existe. Je ne sais pas ce qui est pire : être réduite au terme de vieille fille du village, ou bien se justifier sur son existence auprès de ses voisins?

Au 21e siècle, je crois qu’on pourrait me désigner comme une célibataire endurcie. Une femme au cœur congelé comme une banane qu’on espère réutiliser pour une recette moyenne. J’ai beaucoup de temps avec moi-même. Beaucoup, beaucoup de temps pour penser. Malheureusement, j’ai plus de facilité à me rappeler les choses qu’à les oublier. Meilleure pour enfoncer le couteau dans la plaie que pour le retirer. S’apitoyer sur son sort, pour ne pas avoir à se lever. Ce qui arrive quand tu restes longtemps toute seule : tu t’attaches littéralement à tout. Ou tu te détaches littéralement de tout.

Ma mère me dit souvent de m’impliquer plus dans ma vie. L’implication, je ne connais pas ça. On dirait que je ne dégage pas ça. Personne ne s’implique vraiment avec moi. La plus longue relation que j’ai eue, c’est avec mon pharmacien; ça a duré six mois et il était rémunéré pour me servir. Même lui il a trouvé un moyen de ne plus s’impliquer : il a changé de pharmacie. Le pire, c’est que j’ai l’habitude qu’on me laisse maintenant : un verre de vin qui se transforme en bouteille, des amies pour me flatter le dos, et le tour est joué. Je me console en me disant que, dans quatre ans, tous mes soupirants, autant qu’ils soient, reviendront en rampant. Ça fait six ans que je dis ça et mon pharmacien n’est toujours pas revenu.

Au fond, ce n’est pas si pire que ça être célibataire. Il n’y a personne pour me dire quoi faire, personne pour être jaloux. Je peux aller au cinéma ou au restaurant seule et tout le monde s’en fout. Je peux voir, faire et aimer tout ce que je veux par moi-même, sans qu’on me mette au couvent. Je peux profiter de moi autant qu’il me plait. J’ai le monde à portée de main, et j’en ai juste besoin de deux pour l’attraper.

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La vieille fille

3 thoughts on “On m’appellerait la vieille fille du village – Par Florence Vézina

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