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Dehors septembre ou le manifeste des filles à l’automne monotone – Par Cristina Moscini

« Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. »

– Emil Michel Cioran

Il y a quelques années, quand t’étais encore bien assise, le cul sur les bancs d’école aux environs de cette date, soit le début des classes, tu voyais à chaque fois ton enthousiasme fondre comme marde de chien au soleil ou, comme on dit, s’évanouir comme cheval de calèche dans le Vieux-Québec. Car, si le retour à l’école après l’été sonnait comme étuis, crayons et cardigans neufs, la réalité était différente, et cela te causait du souci en « tabarnance ». Dans les publicités de Zellers, du Bureau en Gros, de Target ou de n’importe quel criss de magasin où ta grosse mère t’amenait, on mettait toujours des jeunes cool avec des crayons neufs pis du linge neuf en train de sauter dans des tas de feuilles mortes sur un fond d’images de fin d’après-midi au soleil caramélisé, d’images sépia au ralenti, de barbecues éternels et de petites laines bourgogne, feu-guimauves-et-couvertes kind of business; l’automne, les criss de feuilles tombent des criss d’arbres, et puis toi tu peux recommencer à mettre du vrai linge, tes cheveux friseront pu « grichoux » d’humidité, ton teint va slaquer d’être lustré comme un étang de lubrifiant bon marché, le monde va arrêter d’être en maillot de bain pour aller au dépanneur, le carnaval écœurant des fêtes de patio improvisées finira par finir et tu pourras retourner te terrer dans une forteresse de solitude, teint mat, un livre dans une main et un latte épicé à la citrouille dans l’autre. Que tout, enfin, revienne à la normale.

MAIS.

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« La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. »

– Victor Hugo

Mais c’est jamais simple comme ça. La transition ne se fait jamais sans un soupçon de bipolarité. Y’a pas de beau changement graduel de température à te rallonger le mini-short. Parce que mère Nature est une truie médicamentée sur l’Effexor, c’est jamais facile et doux. Les optimistes appellent ça « l’été indien », toi, tu trouves que c’est l’enfer. Je nous explique : à partir de la mi-août, tu t’excites déjà en pensant aux soirées fraîches, tu te dis « Ça y est, sacrament, mon calvaire est fini. Brûlons nos gougounes délavées et immolons nos robes d’été déjà toutes peluchées par le lavage! », mais dès le lendemain, PAF! Kin toé : une canicule de quatre, cinq jours. Tu ne te comprends plus, tu pensais connaître tes saisons, tu pensais te connaître toi-même, mais dans le fond, y’a rien de moins sûr, maintenant.

C’est pour ça qu’aujourd’hui je dis DEHORS, SEPTEMBRE! Et viens à nous, octobre, ouvreuse de la grande marche de l’automne. C’est fini les niaiseries : pas de transition, d’« entre-les-deux-on-sait-pas-trop », de « je-me-traîne-tu-une-veste-ou-un-short-au-cas-où? ». À nous les feuilles tombées, quand la chlorophylle aura sacré le camp, quand le mercure nous aura laissé tomber pour de bon. En automne, tu sors ton béret, ton écharpe, tu squattes une brûlerie avec ton laptop et tu deviens écrivaine. T’écriras des p’tits, non, des GRANDS poèmes sur la mélancolie, sur la douleur exquise, sur le désir lancinant et jamais comblé pour un amant perdu en haute mer, sur le petit bois sec qui craque sous tes pas, sur les volets de tes fenêtres qui claquent au vent, ce vent du soir qui te mord l’échine alors que tu popotes des confitures, des grogs, des mijotés et que tu souffles sur ta tasse pour pas te brûler en sirotant la sélection d’automne de chez David’s Tea.

L’automne, le vrai automne, est là pour nous rappeler que nous sommes vivants, que nous sommes sensibles et que nous sommes mortels. La mélancolie, tu vois, c’est le sirop des contemplatifs. Ça doit se consommer lentement, pas comme un Jägerbomb avec des dudes à Montebello. Ça doit se respirer et s’emparer de tes poumons par sa fraîcheur, pas t’intoxiquer les naseaux à coups d’effluves de Banana Boat FPS 60 à la noix de coco.

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« La mélancolie est le petit luxe des âmes pauvres. »

– Henry de Montherlant

Ce que je dis, c’est que les épiphanies de l’esprit arrivent souvent à l’automne. Prends-moi par exemple : je suis une meilleure personne entre octobre et mi-décembre, le reste de l’année, je suis un vrai calvaire pour mon entourage. Mais l’automne, ah! J’y pense et, pour toi comme pour moi, je m’en ennuie. Accrochons-nous à nos dernières sangrias, la belle saison s’en vient. Pour le vrai.

« La mélancolie, c’est un désespoir qu’a pas les moyens. »

– Léo Ferré

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