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Parce que t’es grosse

Je sais pas si j’ai eu une enfance normale.

J’ai eu l’enfance que j’ai eue, et puisque c’est ma seule.

Pis « enfance », c’est ben vague.

J’ai souvenir de moi, avant.

Moi avant les quelques dernières années de ma vingtaine.

De mon enfance à ce moment-là.

Quand j’en parle avec mes amis, notamment avec mon meilleur-ami-qui-est-comme-mon-frère, il plaisante en me disant : « si je t’avais connue à l’époque, jamais j’aurais été ton ami parce que t’étais grosse. »

Parce que j’étais grosse avec ma face, avec une grosse face, des gros cheveux épais qui me donnaient une face encore plus ronde que mon corps ne pouvait l’être lui-même.

Grosse.

Grosse, c’est sans aucun doute le lieu commun que j’ai le plus fréquenté. Le nom me revient encore, en grosses lettres bien grasses au-dessus de mes souvenirs – d’un coup j’oublierais…

Quand je pense à mon enfance, à mon adolescence pis aux autres années d’après, c’est à ce que je pense.

À ma vie en grosse.

J’ai des souvenirs qui me remontent de même dans gorge et qui m’étouffent. Comme si mon double menton revenait pour que je le ravale et que je meure d’être grosse – belle vengeance, toi-là.

Parce que t’es grosse, tu ne comptes plus le nombre de fois qu’on te le dit. Grosse, c’est un nouveau genre, tu vois : les filles, les gars, les gras. Un genre-en-statut dont on aurait oublié tous les avantages. Comme un autre dirait : « les grosses, y’ont pas mal eu la dernière pick dans le sac de la coolitude. »

Parce que t’es grosse, fais-toi pas trop remarquer. Parce que, ton corps, le monde le remarque déjà ben assez – y’en mène pas mal plus large que ce qu’il devrait. C’est sans doute la leçon que t’apprends le plus vite : prends le moins de place possible dans vie, parce que t’en prends déjà trop sur ta chaise. T’en viens à pas parler trop fort, à pas lever ta main. Parce que t’imposes ton corps, impose pas trop tes idées.

Refoule toute et pis dis rien surtout.

Parce que t’es grosse, t’en viens à vouloir être parfaite et être plus – plus que juste une grosse : la plus-meilleure-à-l’école. La plus drôle, la plus allumée, la plus brillante, qui s’implique le plus. Parce que t’es grosse, tu dois être drôle – même si t’as pas le goût, pis que tu veux juste qu’on te sacre la paix. Parce que t’es grosse, fais en sorte que personne ne puisse jamais te reprocher rien d’autre que ça – grosse.

Parce que t’es grosse, tu magasines dans des magasins de gros et non dans des magasins de jeunes. Ça donne ce que ça donne. Tu fais juste ton possible pour couvrir ton corps pis le montrer au moins de monde possible.

Parce que t’es grosse, t’en viens à pas trop savoir quoi faire de la bouffe. T’en viens à établir des équations improbables entre toi pis le frigo : peu importe ce que tu manges, tu vas grossir. Parce que t’es grosse, même si t’as faim, tu devrais manger moins que les autres. Autrement, tu vas te cacher pour manger. D’un coup que le monde verrait que tu manges, hein? Faudrait pas les provoquer. Parce que t’es grosse, dès que la cloche sonne le midi, tu prends ton lunch pour aller manger tranquillement dans les toilettes des filles au deuxième, sans le regard de personne. Puis, question que personne se pose de questions, tu files en vitesse à la bibliothèque.

Parce que t’es grosse et que tu pourrais être encore plus grosse, ta mère te pète des coches devant tes cousins, quand vous faites une sortie en famille pour aller voir Charlie’s Angels au cinéma de Trois-Rivières et que tu as l’audace de revenir avec un trio Pepsi-pop-corn-barre-de-chocolat. Parce que t’es grosse tu mangeras rien – ou oui, mange toute et garde une petite pellicule grasse de beurre sur la langue, comme si ton corps expiait sa faute.

Parce que t’es grosse, oublie pas : la plus-meilleure-à-l’école, la plus drôle, la plus allumée, la plus brillante, celle qui s’implique le plus.

Parce que t’es grosse, c’est évident que tu fais pas de sport.

Parce que t’es grosse, c’est évident : les autres caves de ta classe y font toute pour te donner envie d’en faire, hein?

Parce que t’es grosse, tu te fais choisir en dernier dans les équipes?

C’est normal – criss, t’es grosse!

Parce que t’es grosse, même si y’a des innocents qui rient de toi, tu devrais te défoncer et donner ton 110 % au lieu de cacher tes larmes dans les douches après chaque cours d’éducation physique.

Parce que t’es grosse, t’apprends à mentir mieux que personne – plus mieux que personne – à tes professeurs d’éducation physique. Parce que t’es grosse, t’accumules aussi toutes les maladies possibles et inimaginables pour bencher. Pis sans doute que quand tes profs gobent plus tes excuses, y’ont au moins pitié de toi et ne te feront pas violence.

Parce que t’es grosse, on va te choisir en dernier. En toute, on va te choisir en dernier. En amour surtout. T’es pas aimable parce que t’es grosse. C’t’un raisonnement qui se tient, non? Parce que t’es grosse, ce que tu pourras connaître de plus près de l’amour, c’est de te faire demander si t’es une grosse cochonne : « Hein, ça t’excite ma grosse cochonne, m’a t’envoyer à l’abattoir! »

Parce que t’es grosse, tu peux pas aimer non plus. Tu peux juste avoir honte de tes sentiments. Parce que tu peux pas les dire. Ça serait honteux pour la personne que t’aimes. Et tu veux pas faire honte à la personne que t’aimes, hein?

Au fond, t’as surtout honte pour les autres. Honte de toi, mais à leur place – t’en prends deux!

Au fond, la seule personne avec qui t’as vraiment du fun, c’est avec ta sœur, parce que vous êtes grosses égal. Et c’est sans doute la seule égalité qu’y’a ben dans ton monde – Régal égale Eggo, maudit slogan de Kellogg’s pour les grosses.

Grosse. Grosse. Grosse. Grosse. Grosse. Grosse.

Je sais pas si c’est le bon terme. Pis je sais pas ce que ça t’fait de le lire. Mais c’est l’étampe qu’y’a sur une partie de ma vie.

Pis juste au cas où tu voudrais me passer un commentaire de plus sur mon estime de moi ou sur la diversité corporelle et me reprocher d’utiliser le mot « grosse », je te dirai ceci : non merci, la grosse-en-moi, elle n’a plus faim. Elle fait dire qu’elle a déjà soupé de tout ça.

emmanuellebelleaurondAnneMarie

Crédit photo (couverture)

 

 

5 thoughts on “Parce que t’es grosse

  1. Ça m’a fait du bien au maudit de lire ça à matin. Depuis que j’ai 8 ans, je suis grosse. Je suis passée, à l’adolescence, par des phases différentes pis maintenant que je vois les quelques rares photos que j’ai laissées les gens prendre de mois quand j’avais 15 ans, ben je me rends compte que criss, j’étais même pas grosse! J’étais juste encore étampée comme une grosse, surtout dans ma propre tête. « Moins grosse qu’avant » c’est grosse pareil.
    Moi, je trouve ça tres beau, les formes des femmes. Des belles grosses cuisses grasses et douces, un joli ventre qui retombe un peu par dessus des petites culottes bien remplies par les fesses, des hanches, de la chair! Mais comme je suis grosse, ça sert à rien que je dise que c’est beau, des seins, des joues toutes rondes et roses, des bras charnus. Bah non, parce que c’est sur que je dis ça juste pour me justifier de rester grosse.
    Ben moi, le 30 mai dernier, je me suis mariée! Et le plus fou, c’est que je suis pas pentoute avec un gros. Bah non. Pis mon ventre de femme enceinte qui commence à apparaître, celui qui fait que j’arrive pu à me rentrer le ventre, ben mon mari trouve ça sexy. Quand je pleure en me regardant dans le miroir parce que le monde m’interdit d’aimer mon corps, il me dit qu’il m’a pas épousée pour que je perde du poids. Il me dit que mes hanches, mes fesses pis mon gras de cou mou, c’est ce qui fait de moi quelqu’un de vivant. Que c’est ben mieux ça qu’un cadavre blême qui vomit sa salade. Il me chuchote à l’oreille qu’il m’interdit de perdre cte bedaine-là, parce qu’il restera pu rien à aimer et caresser.
    Pourquoi c’est aussi difficile que ça à enregistrer dans notre petite tête qu’au fond, une fois sorties de l’adolescence, les filles minces retombent au même niveau que les grosses truies du secondaires, pis qu’elles ont autant à prouver que les autres?

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