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La baleine est dans le pré

Les choses sont comme elles sont. C’est lorsqu’on les compare à d’autres qu’on se rend compte qu’elles sont grosses, petites, effrayantes, colorées, parfumées, comme nous sur certains points, différentes sur d’autres.

Il arrive que la différence, même si elle ne le devrait pas, se vive mal. Autrement, il n’existerait pas de charte protégeant les gens contre la discrimination ethnique, raciale, linguistique, etc.

Mais avons-nous une charte qui protège les baleines dans les prés?

 

Elle est une baleine. Les gens qui l’entourent la décrivent comme étant excentrique, exubérante et égocentrique même parfois.

Dans sa chorale, on a attribué un surnom à tout le monde. Arrivé à elle, ce fut « celle qui chante fort ».

C’est vrai que du coffre elle en a, la baleine : les parents d’une amie avec qui elle fait du théâtre ont résumé sa performance scénique par : « Elle parle fort! ». D’ailleurs, la dernière fois que sa grand-mère partiellement sourde l’a vue au théâtre, elle l’a félicitée en lui disant : « T’étais la seule que j’entendais! ».

Mais dans la vie professionnelle, une baleine ne peut pas faire semblant d’être une souris.

Dans une réunion d’embauche, quand elle a admis ne pas être quelqu’un de discret, au sens de « qui passe inaperçu », tout le monde a éclaté de rire!

D’ailleurs, elle est enseignante, et un collègue lui a dit un jour : « Je sais pas si tes étudiants apprennent, mais y a une chose qui est sûre : ils dorment pas! ».

Elle a toujours voulu croire que son manque de subtilité, c’était un compliment que tout le monde enrobait avec de l’humour, mais au fond d’elle-même, elle sentait que ça ne l’était pas : une baleine, ça encombre dans un pré.

 

Bref, elle est une baleine. Elle prend de la place. Elle parle, rit, vit et existe plus fort que les autres. Elle porte des robes, des couleurs vives, des bijoux, du maquillage, elle va vers les gens, elle s’exclame à faire sursauter ses auditeurs, mais contrairement à une vraie baleine, elle vit dans un pré.

Et elle n’est pas faite pour ça.

Gauche, brusque, elle renverse, échappe, accroche, se cogne, se blesse, tombe (elle a toujours son aquarelle de bleus sur le corps…), parce qu’elle est trop spontanée pour cette immensité d’horizon et d’air frais. Elle a besoin de l’eau pour ralentir ses mouvements, pour éviter de percuter quelqu’un ou quelque chose, pour demeurer gracieuse.

Au lieu de cela, elle a l’air empotée, mal dégrossie. Et pour cause : elle assume mal sa grâce de déambuler, un rorqual commun, sur ses nageoires arrières – et sans trébucher! – sur ses talons hauts dans les fines tiges de blé!

 

Sa sœur appartient à une autre espèce.

Terrestre, rationnelle, sage, mesurée, tempérée, sobre, mais aimable, brillante, accessible, agile, attentive et mature, elle est sa cadette, sans en rien lui ressembler. Chaque fois qu’on les voit l’une à côté de l’autre, apprenant qu’elles sont du même sang, on les dévisage, l’air de se demander si leur mère a cocufié leur père. Résultat : en présence de sa propre sœur, comme de toutes les personnes gentilles, timides et vulnérables, elle se sent comme une baleine devant la petite rose toute fragile dans le Petit Prince.

Et ça la fait chier.

Elle sait plus où se mettre, elle sent qu’elle prend autant de place qu’un amant à poil caché dans le garde-robe (elle fait d’ailleurs souvent le cauchemar qu’elle se promène nue à sa job…); et comme elle ne sait rien faire, rien être d’autre, ben elle fait la baleine : beaucoup de bruit, beaucoup de « splash ». Elle éclabousse, dérange, mange trop, s’en renverse dessus, et bouge sans arrêt tellement elle voudrait disparaître.

 

Se sentir petite. Et belle. T’sais, pour une seconde, être la jeune première à l’air sensible qui est belle quand elle braille. La rose qui pète pas, qui rote pas, qui sue pas, qui sent toujours bon, qui est naturellement toujours fraîche et épanouie.

La rose qu’elle regarde en ce moment, assise en face d’elle dans l’autobus, pitonner sur son iPod avec le raffinement d’une fleur, voire d’une fée – elle est d’ailleurs en train de se dire que les fées doivent exister – pendant qu’elle, assise sur son siège d’autobus en face de la « rose-fleur-fée-des-prés », se rentre la bedaine de baleine, les grosses joues rondes comme ses fesses pis ses seins portées vers le bas, et essaie de se dire qu’elle s’accepte pis qu’elle est aussi intéressante que l’autre.

Mais dans son petit soi, elle le sait qu’elle va toujours être une baleine, que l’autre va toujours être une rose, pis que tant et aussi longtemps qu’elle va se comparer à elle, elle va se croire dans un grand pré.

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Par Élisabeth Cyr

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