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Parce que t’es moins grosse

Grosse, c’est sans aucun doute le lieu commun que j’ai le plus fréquenté. Après le gymnase et le miroir de la salle de bain.

Question d’être moins grosse – et je le suis, maintenant.

Je suis moins.

Je suis moins grosse.

Fini les jambes ankylosées, les ventres lourds, les démarches chancelantes, les visages d’allure porcine — ah, j’hais ça.

T’hais ça aussi. Sauf dans TV!

Parce que t’es moins grosse, t’écoutes toutes les émissions de gros à la télé : The Biggest Loser, My 600-lb Life, Maigrir ou mourir, Poids lourd contre poids plume. Name it! Parce que, ce monde-là, ils sont toi. Toi avant, mais aussi toi maintenant. Et puis tu te dis que dans ces émissions-là, y’a peut-être une solution.

Parce que t’es moins grosse, t’en viens à vouloir bouger tout le temps. T’en viens à te sentir coupable de ne pas bouger, de ne rien faire, de rester assis sur tes fesses un lundi soir après 7 jours de job en ligne, à juste écouter ton émission de gros à la télé. T’en viens à culpabiliser de ta fatigue et de ton manque d’énergie. L’inertie — tu connais plus ça. Et les gens paresseux, tu ne les supportes plus. Et c’est encore pire s’ils sont gros. Eux, c’est les pires. Tu les tiens en horreur, hein?

Parce que t’es moins grosse, t’en viens à pas trop savoir quoi faire de la bouffe. T’en viens à établir des équations improbables entre toi pis le frigo : peu importe ce que tu manges, tu risques de reprendre du poids. Parce que t’es moins grosse, tu manges moins. Équation simple. Tu comprends la solution?

Parce que t’es moins grosse, tu perds le jugement de te dire que cette équation-là, c’est de la merde en canne. Justement parce que c’est en canne. Les cannes de conserve, non merci — trop caloriques.

Parce que t’es moins grosse, tu pourrais être encore moins grosse. C’est pas parce que tu portais du 20 et que tu portes du 10 maintenant que le 6 est hors d’atteinte. Parce que t’es moins, t’en veux toujours moins – sauf des seins, parce que, ça, t’en as déjà pas mal moins qu’avant. Et si tu en as moins, t’en n’as plus.

Parce que t’es moins grosse, on parle de toi en fonction de ton poids – ah, ben oui, ça n’a pas changé, hein!

Parce que t’es moins grosse, tu ne comptes plus le nombre de fois qu’on t’en parle :

N’importe qui – Tu as perdu du poids, toi-là-là?

Moi – Oui…

N’importe qui – T’as fait comment?

Moi – Je sais pas.

N’importe qui – Tu aurais pas subi une chirurgie?

Moi – Nenon, mais bien essayé!

Parce que t’es moins grosse, tu dois exhiber la grosse que tu étais. Check ma photo. Ben oui, c’était ma moi, mais en GROSSE! Question que le monde comprenne l’ampleur du moins.

Parce que t’es moins grosse, ta sœur, la seule personne avec qui t’avais vraiment du fun, ben elle en a moins que toi. Parce que tu es moins grosse qu’elle. Y’en a plus de club Régal égale Eggo. Exit les slogans de grosses! Maintenant, elle t’envie, y’a plus d’égalité.

Parce que t’es moins grosse, tu te fais pas mal plus remarquer qu’elle et qu’une couple d’autres filles. Ton corps, le monde le remarque pas mal plus, même s’il prend moins de place. Reste que quand tu dois passer entre deux chaises, tu t’arrêtes pour te demander si tu vas passer sans que tes fesses frôlent l’épaule de ton voisin de table.

Parce que tu es moins grosse, tu entres à la polyvalente de la vie.

En secondaire 1 – même si t’as l’âge d’aller au cégep.

Parce que t’es moins grosse, tu peux te permettre d’être moins – moins bonne à l’école, moins drôle, moins allumée, moins brillante, moins impliquée.

Parce que tu es moins grosse, tu peux te permettre de résoudre des équations beaucoup plus simples – dans la vie comme en maths.

  1. T’es moins grosse.
  2. Tu peux t’habiller dans des magasins de tailles standards.
  3. Tu peux suivre la mode et porter ce que tu veux.
  4. Tu veux porter le même kit que la fille-d’à-côté juste pour qu’elle te le reproche et que tu puisses avoir la joie intérieure de te dire « Yes, j’m’habille à la même place que la chachatte du coin! »
  5. Ce que tu veux se résume à : des vêtements plus moulants pour montrer tes nouvelles courbes.
  6. Tu veux montrer tes nouvelles courbes dans ton nouveau linge, comme une toute-nouvelle-chachatte.
  7. Tu sors – partout, tant qu’il y a du monde, beaucoup de monde pour te voir.
  8. Tu te fais voir.
  9. Un gars te voit – pis tu le spottes itou.
  10. Vous vous voyez – partout, tant qu’il y a du monde, beaucoup de monde pour vous voir ensemble.

Des équations beaucoup plus simples : un gars + une fille moins grosse.

Y’a pas de solution à ça.

Parce que t’es moins grosse, t’es plus optimiste – même si t’aurais pas dû!

Parce que t’es moins grosse, t’es tellement en retard! Mais comme y’a pas de rattrapage à l’école de la vie, tu prends sur toi quand la vie elle te dit « fuck you » — j’ai juste envie de fucker.

Et puis tu réalises qu’au fond, tu seras toujours moins. Tu seras toujours moins que ta grosse d’avant.

T’es beaucoup moins que ce que tu étais. Tu sais pas trop ce que tu es.

Et depuis que tu te contentes de moins, des équations simples, tu te sens un peu nunuche.

Ouin.

Parce que t’es moins grosse, tu sais que tu seras plus que la nunuche de ta grosse d’avant.

Prends sur toi.

Tu sais que c’est pas une job. Mais ça passe le temps, être une chachatte nunuche et désirable.

Ça te fait même rire quand le monde t’invente des histoires de cul pis pense que t’es une grosse cochonne – tu comprends rien.

Parce que t’es moins grosse, t’es plus désirable. Parce que, maintenant, tu provoques des érections chez les hommes, en plein milieu d’une répétition – sans trop savoir comment tu t’y es prise. Et quand l’autre vient te dire « Heille, ton corps me fascine », tu ris devant ce compliment malhabile et l’incompréhension de l’autre.

Parce que t’es moins grosse – tu comprends pas toute. Reste que c’est un achievement dans ton cahier de vie. Même si tu sais pas trop quoi en faire.

Parce que t’es moins grosse, t’es ben neuve. Tu manques de pratique. Et pis y’a pas de rattrapage pour ça – on le sait, c’est déjà une punition en soit. Arrête de copier.

Parce que la journée où tu te retrouves dans un lit avec un gars, tu paniques. Tu paniques S.O.L.I.D.E! Parce que toutes les comédies romantiques que t’as écoutées, toute la porn que t’as vue, ça sert plus à rien. T’as plus tes cahiers de notes devant le fait accompli.

Parce que t’es moins grosse, t’es pas plus ferme, t’as de la peau en trop, ben de la vergeture au pouce carré. Tu croises les doigts que le gars te touche pas le ventre, les bras de chauve-souris, les fesses qui attendent encore d’être plus fermes à grands coups de squat. T’as toujours tes courbes et pis tu te rends compte que le surplus de confiance que tout le monde te vend avec la perte de poids, il s’est égaré quelque part avec ta petite culotte entre le salon et la chambre à coucher. Pis t’as aucun plaisir – parce tu te demandes encore si l’espace entre tes cuisses est assez large pour le contenir, lui. Donc, tu fermes la lumière sur ce nouveau toi moins gros et désirable – merci bonsoir.

Moins grosse. Moins grosse. Moins grosse.

Je sais pas si c’est le bon terme. Pis je sais pas ça que t’fait de le lire. Mais c’est l’étampe qu’y’a sur ma vie, maintenant. Moins grosse et nunuche à mes heures. Je te l’écris sans y croire.

C’est vrai, je suis moins grosse. Mais quand je me regarde dans le miroir, je n’y crois pas.

Je m’arrête à la moindre calorie, à la moindre différence dans l’élasticité de la couture de mon jean, dans le moindre repli différent sur mon ventre, dans le fait de porter plus souvent du médium que du large. Toute ça, ça a une importance démesurée – ben grosse importance – dans ma vie.

Être moins grosse, c’est dans tête que ça se passe. Pis je suis pas certaine que j’ai encore le bon régime pour faire maigrir la grosse-dans-ma-tête et pour détoxifier mes vieux réflexes.

Et puis j’ai hâte de trouver le juste milieu. Ce point d’équilibre qui fera en sorte que lorsqu’un homme passera dans le couloir de ma vie, j’aurai pas à cacher l’ancienne grosse en moi dans une case, ce point d’équilibre où la nunuche aura pas à arrêter sa vie pour lui et où la moins grosse aura pas à lui dire tout ça.

Juste hâte à ce juste milieu où je pourrais m’avancer et lui dire : « Salut! Moi, c’est Emma. » Ça sera ma plus grande perte de poids.

P.-S. Deux autres articles que tu pourrais aimer ICI et ICI.

emmanuellebelleaurondAnneMarie

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