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Balls and Eyebrows

C’t’histoire-là, elle est arrivée à l’amie-d’une-de-mes-amies. C’t’une fille que tu connais pas.

Disons qu’on va l’appeler Jenny. Et le gars, on va l’appeler Tom.

Ça te dérange pas que j’utilise ton nom, hein, Tom?

Tom écrit à Jenny qu’il a hâte d’aller voir un film avec elle, au cinéma. Jenny comprend pas trop pourquoi Tom lui écrit ça : y’est quelque part à l’autre bout du monde, genre en Australie. En le lisant, Jenny a compris qu’elle ne voulait pas attendre, elle non plus, pour aller voir un film avec lui.

Jenny a acheté un billet d’avion pour s’échouer dans les bras de Tom, quelque 5000 kilomètres plus tard, question de faire d’eux une comédie romantique qui lui coûterait plus cher que n’importe quel film qu’elle aurait pu aller voir au cinéma avec lui.

La veille, elle a croisé le meilleur ami de Tom dans la rue. Il lui a demandé des nouvelles de lui – elle n’en avait pas plus. Il lui a quand même dit qu’il avait changé : Tom avait couché avec aucune fille depuis son départ. En le quittant, Jenny s’est dit que c’était un signe du destin. Comédie romantique oblige.

À l’aéroport, plan classique : il avait un bout de papier avec son nom dans les mains. Elle a crié. Il a lâché le papier. Elle a pleuré. C’est tout ce qu’elle avait planifié.

Jenny a pleuré comme les filles pleurent dans les comédies romantiques. Elle se croyait.

Ça faisait trois jours que Jenny était avec Tom quand elle a compris. Trois jours, c’est pas si long, mais c’était assez pour que Jenny soit convaincue qu’elle avait fait le bon move. Le move qui la sortait de sa zone de confort, qui lui demandait des couilles. Le move qui lui donnait l’impression d’être enfin à la bonne place au bon moment.


zone de comfortSource

Avec Tom, elle avait toujours ce feeling-là. Devant un pièce de théâtre expérimental, devant un hobo qui grattait Don’t Look Back in Anger sur la Main. Ou, comme cet après-midi-là, devant une soupe brocoli et fromage. À ce moment précis, cet après-midi-là, quand Tom lui a dit de venir s’asseoir avec lui sur la banquette, après avoir mis sa tête sur son épaule, elle s’est dit qu’elle avait fait le bon move, celui qui la plaçait au bon moment, à la bonne place – là, contre l’épaule de Tom.

Puis Tom et Jenny ont fait une marche dans le centre-ville, se sont arrêtés dans un bar, pour le 5 à 7. C’était samedi soir, y’avait pas trop de monde. Pis devant leur cocktail, y’ont parlé de robots et de dinosaures et de collection de vieilles cennes noires. Avec quelqu’un d’autre, Jenny aurait haï, mais, avec lui, it makes sense, qu’on dit.

Ce soir-là, il a bu une craft beer, pis elle un verre de blanc aussi translucide que de l’eau. Et il l’a vue apparaître, derrière le verre de Jenny. La waitress.

Des fois, en y repensant, Jenny se demande s’il l’aurait vue, derrière un verre de vin rouge. Si ça aurait fait une différence.

Tom a vu la waitress, dans sa robe noire un peu courte, ses talons aiguilles, ses cheveux-à-rallonges, ses tattoos, ses piercings et ses bijoux. Quand elle a pris sa commande, pour la deuxième tournée, Jenny a cessé de rire. Elle a préféré le silence. Parce que, de toute façon, Tom ne lui parlait plus. Il parlait avec la waitress.

Jenny, à ce moment-là, aurait dû comprendre que le film qu’elle se faisait dans sa tête avait été mal classé. Elle aurait dû presser le bouton stop, puis rewind, retourner au club vidéo et demander un remboursement.

Jenny se demandait ben pourquoi la waitress embarquait dans le jeu de Tom. Cheveux, grand sourire, poitrine en avant. Samedi soir. Un gars et une fille, une banquette, au restaurant. Sa première conclusion, c’est qu’ils étaient cousin-cousine?

Tom avait fait son choix, même pas eu besoin de flipper une cenne noire pour ça. Quand la waitress est partie, Tom a dit ça à Jenny :

Tom – T’as vu? Est-ce qu’elle me cruisait? Ah ah ah! Je continue. Tu seras mon wingman.

Wingman. Un maudit beau punchline. Ça y’a sacré une méchante volée, c’te phrase-là. Elle l’a pas ri parce qu’elle avait compris.

Jenny était pas dans une comédie romantique. Pas dans sienne. Là, elle se rendait compte qu’elle avait payé cher son second rôle. Payé cher pour voir la comédie de Tom pis de la waitress.

Quand la waitress est revenue, c’est à Jenny qu’elle a glissé quelques mots.

WaitressI have to tell you, your eyebrows are amazing!

JennyEyebrows, really?

Waitress Yes, why ?

Jenny — … Thank you.

Elle est partie, tout sourire, en leur laissant leur assiette.

Tom – « Eyebrows », c’est « sourcils », right?

Jenny – Oui. C’est le compliment le plus weird que j’ai jamais reçu. Criss. Tu complimentes pas quelqu’un sur ses sourcils.

Tom – T’as pas remarqué?

Jenny – Quoi?

Tom – C’est parce qu’elle, elle n’en a pas. Elle les dessine.

Jenny a éclaté de rire – ben fort – pour couvrir le son de ses couilles qui sont tombées sur le dallage de pierre du restaurant. Yeah right, Jenny. Elle s’est résumé la situation : il préfère la fille avec des sourcils dessinés à moi. En conclusion : il va toujours préférer une autre fille à moi. Yeah right, Jenny. Ta comédie s’en vient pas mal moins drôle.

 romantic comedy

Source

Ils ont terminé le repas en silence. Pour lui redonner le sourire, Tom a proposé d’aller voir un film au cinéma. Jenny a choisi une comédie. Pis y’a accepté, sans doute plus pour lui faire plaisir que parce qu’il en avait envie.

Quand la waitress a apporté la facture, Jenny l’a prise. C’était à son tour de payer. Dans le bas, la waitress avait écrit « Thank you » au stylo mauve, suivi d’un cœur. Un peu plus, il y avait son numéro.

Jenny a payé sans ses couilles : elle lui a souri, lui a dit thankyou-elle-itou, lui a laissé un pourboire que Tom ne pourrait jamais lui reprocher. Elle est partie. Tom l’a suivie dehors, après un dernier au revoir à la waitress.

La fin de l’histoire n’est pas intéressante, Tom – tu la connais déjà, non? Elle est arrivée à l’amie-d’une-de-mes-amies. C’t’une fille que tu connais pas. Jenny ou bien non. On l’sait tous les deux que c’pas vrai. Mais bon…

Je te la raconte quand même parce que je veux ton avis.

Qui a eu le plus de couilles, d’après toi? Jenny ou la waitress? La neuve ou l’ancienne? Celle qui fait trois pas ou 5000 kilomètres? La fille avec des sourcils ou celle qui n’en a pas?

C’est vrai, celle sans sourcils, elle a pas mal plus de couilles.

Reste qu’à mesure égale, je pèserais bien leurs couilles, savoir qui en a le plus.

Jenny croyait en avoir. Traverser un continent pis toute c’est ben beau, surtout dans les comédies romantiques avec Justin Long. Mais suffit qu’il y ait une fille avec plus de guts que toi, pis tes couilles à toi, elles valent plus rien. Ciao bye. Tu rentres à la maison avec ta queue entre les jambes – alors que tu voudrais la sienne à la même place.

Ouin, t’en as ou t’en as pas, Tom?

En tout cas, Tom, si jamais, un jour, tu retrouves mes couilles les couilles de Jenny, l’amie-d’une-de-mes-amies, quelque part entre Québec et San Francisco, si tu pouvais me les shipper icitte, ça ferait ben mon affaire. Jenny-pis-moi, on risque d’en avoir besoin dans pas long.

emmanuellebelleaurondAnneMarie

Source (couverture)

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