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T’es ma plus grande peur

Tout le monde a des peurs.

Y’en a de toutes sortes, pour tous les goûts.

Le grand inventeur des peurs, c’était un bon entrepreneur, dans l’fond. Y’a trouvé un besoin que tout le monde a, pis y’a trouvé le moyen de jamais épuiser son stock, de le renouveler pis de l’adapter à tout le monde. Y’a pas fait ça cheap. Crime, y’a créé un empire plus gros que Target et Walmart!

Mais les peurs, ça n’a pas de valeur à la bourse.

Le grand inventeur des peurs, y’avait simplement pas le sens du nom qui punch. Plutôt une passion pour des-noms-à-coucher-dehors-longs-de-même : l’hexakosioïhexekontahexaphobie, la paraskevidékatriaphobie et l’hippopotomonstrosesquipédaliophobie, pour ne nommer que les exemples les plus probants.

La peur, ça fait partie du quotidien. On ne la voit pas, on ne la sent pas toujours, mais elle est là. C’est parce qu’une peur, c’est subtil. Et, par chance, c’est ce qui nous permet de vivre à peu(r) près normalement.

« Peu » est à une lettre près de « peur ». La ligne est mince.

Tous les jours, en allant au travail, je marche sur la mince ligne entre mes phobies et ma normalité – c’t’encore flou, t’sais. J’ai mes peurs, comme tout le monde. Mes petites peurs niaiseuses. Des paniques que je me crée pour passer le temps quand j’m’ennuie, en marchant, pour aller au travail, alors que j’ai oublié mon iPod sur la table de la cuisine.

Peur de perdre mes clés d’appart. Juste de pas avoir mes clés. Peur d’arriver chez nous et de voir la porte défoncée. Peur de m’être fait buster mon ordi quand je vais à la bibliothèque et qu’une envie soudaine me pogne, pis que. Peur de me ramasser toute seule dans une foule. Peur de trouver mon chat « effouerré » quelque part, au milieu de la rue. Peur de découvrir que finalement je suis une mauvaise maîtresse pour mon chat. Peur d’oublier de me raser un spot pis de mettre une jupe courte. Peur de juste pas être rasée tout court pis de devoir me montrer l’poil de jambes.

Ce genre de peurs là, oui…

Pis y’a les autres. Plus grandes, majeures et vaccinées, bien plus intenses, qui font l’école buissonnière avec l’angoisse pis la panique. Méchant beau club, toé.

On en a pas beaucoup de celles-là. Celles-là, on les économise, parce qu’elles coûtent cher.

Moi, j’en ai une seule. J’me trouve chanceuse.

J’ai pas peur de perdre mes mains, mes ouïes ou bien mes yeux. J’ai pas peur des araignées et des bibittes – j’aime pas ça, mais comme on dit les petites bibittes mangent pas les grosses. J’ai pas peur des ours – la dernière fois que j’en ai vu un, dans un sentier de marche, j’ai crié de joie, pis y’a eu plus peur que moi.

Même plus peur de monter sur une scène, de chanter, de faire une folle de moi. J’ai même plus l’trac pis des fois, ça me manque, cette peur du vide là.

J’ai pas peur de mourir. Je l’écris et je me dis que c’est plus facile de ne pas craindre quelque chose qui n’est pas là, dont l’arrivée n’est pas imminente.

Parce que pour qu’une peur soit vive, elle doit être là. Très près de nous, au point de nous sentir menacés, de ne pas vouloir combattre, mais simplement de fuir.

Réflexe de survie.

Moi, j’en ai une seule. Et ma plus grande peur, c’est toi, Tom.

C’t’une peur qu’on a oubliée dans les grands magasins de peur. Sans doute une des dernières nées, à qui on a donné un nom de trois lettres – y’en restait plus beaucoup, faut croire.

Ma plus grande peur, c’est toi, Tom. Pis t’es aussi une des choses que je chéris le plus.

T’es sur toutes les pages de mon agenda, ma tête d’affiche, celui qui m’occupe dans mes temps morts. T’es mur à mur dans ma tête et ma vie.

T’es là, jamais ben loin, et l’envie de te voir s’accompagne toujours du besoin de fuir.

J’ai peur de toi, comme certains autres ont peur des fantômes, des extra-terrestres, de l’eau pis des clowns.

Moi, j’ai peur de toi et tu es ma plus grande peur, parce que tu fais naître toutes ces autres terreurs qui n’existeraient pas sans toi.

J’ai peur de te parler et j’ai peur de tes réponses — plus facile de le faire ici, dans ton dos.

J’ai peur de te toucher autant que tu me touches.

J’ai peur que tu me dises non, au lieu de juste me laisser faire.

J’ai peur de toi pis des filles que tu vois et qui ne sont pas moi.

J’ai peur d’être à cette prochaine fois, quand « on devra s’en reparler ».

J’ai peur d’être trop une fille et plus assez ton amie.

J’ai peur de changer à force d’avoir peur de toi — comme si je n’étais plus moi.

J’ai peur de toutes ces maudites nouvelles peurs que tu fais surgir dans ma vie et que je n’arrive pas à contrôler. Moi aussi, j’trouve ça plus sexy de pas avoir peur et d’être aussi en contrôle de moi-même que de mes cheveux.

J’ai peur de te faire peur. Des fois-trop-souvent, je suis moi-même comme une peur : grande, majeure, vaccinée, pis je chill pas mal avec l’angoisse et la panique.

J’ai peur de toi, d’aller trop vite dans ma tête pis d’être trois ans en retard avec toi. La charrue, les bœufs, pis moi. Toi, t’es encore à la maison et tu sais pas qu’on s’en vient au grand galop.

J’ai la chienne que tu sacres ton camp. J’ai peur que tu claques la porte sur nous pis que je me ramasse tu seule dans mes semaines, dans mes projets et dans mes rires.

J’ai peur de perdre confiance. J’ai peur de moi-même, de celle que je suis et que je deviens à ton contact. Même si ça fait de moi quelqu’un de meilleur et de plus heureux.

J’aime pas le changement autant que toi.

J’ai peur de te choisir, et de te rechoisir. Je te connais comme si je t’avais tricoté. Tu me connais, comme si tu m’avais tricotée. Et c’est dur et effrayant de choisir quelqu’un qui nous connaît de fond en comble. Il sait là où ça fait le plus mal.

L’expression « plus de peur que de mal », j’y crois plus depuis toi, Tom

On le sait tous les deux, Tom : c’est facile, de dire aux gens qu’on les aime. Criss qu’on le dit à tort et à travers! Même moi, je te le dis souvent. Pis même si ça n’a pas le même sens pour nous, c’est pas grave.

Mais dire aux autres qu’on a peur d’eux? Te dire à toi, Tom, dans le blanc-de-tes-yeux-de-fantôme que j’ai peur de toi? Non. Mais j’ai peur de toi, Tom. Pis je le fais dans ton dos, pendant que tu ne me lis pas.

Ce qui est fou avec toi, c’est que je ne m’habitue pas. Tes présences sont toujours lumineuses. Et même si elles sont plus claires que le noir de ma chambre la nuit, tu me fais plus peur. Devant toi, j’ai toujours cinq ans. Comme une petite fille devant le monstre sous son lit.

Une petite fille qui s’habitue jamais à voir ses peurs dans le blanc-de-leurs-yeux-de-fantôme.

Tu me fais peur pis j’me dis que, faute de m’habituer à toi, tu me ferais un maudit beau costume d’Halloween, cette année. Au moins, je pourrais en rire.

emmanuellebelleaurondannemariebilodeaurond

Source (photo de couverture)

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