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Au menu : tartare de vérité bleu saignant

C’est plate. J’ai rien à faire.

C’est pas vrai.

Je suis dépassée par la montagne de trucs que je devrais faire. Face à moi, elle m’angoisse et m’empêche d’avancer. C’est elle qui va gagner, je le sais. Elle est bien plus grande, bien plus forte que moi. Elle a gagné d’avance.

C’est David contre Goliath. Sauf que contrairement à David, j’ai aucune chance. Mon Goliath à moi, il s’effondrera pas pour un simple petit caillou dans son œil. Mon Goliath à moi, c’est pas une mauviette.

En plus, il n’a même pas d’yeux, mon Goliath à moi. Il a juste une gueule, une gueule colossale. Un énorme trou noir sans fin prêt à m’aspirer n’importe quand. Pire. M’engloutir. M’avaler lentement. Me sentir descendre dans ses entrailles de vide. Dans le vide. Dans le rien. Rien du tout. Jusqu’à ce que je devienne le rien, moi aussi.

Fait que, je préfère rien glander, tant qu’à y être. Juste de m’imaginer combattre Goliath me vide de mes énergies. Tant qu’à être certaine de mourir, je me débattrai pas trop. Pour ça, faut avoir un espoir de s’en sortir pis moi, des faux espoirs, j’en veux plus jamais.

J’empoigne mon cellulaire pis je fais mon chemin jusqu’à Tinder. C’est bien une des seules choses au monde qui ne demande absolument aucun effort intellectuel après les radios poubelles et les textes de Richard Martineau. Sauf que je voulais pas me rendre débile non plus.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Voyons, c’est-tu moi où 99% des gars sont atrocement laids sur Tinder? Je sais ben que c’est rare les gars photogéniques, mais y’a toujours ben des limites, là.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Aaah. Fuck, shit, fuck, là. Pour une fois qu’il y en a un de beau, maudit, je l’ai raté! Je suis trop habituée de swiper à gauche.

Je serai jamais une princesse, ciboulot.

Ah, pas si pire, lui.

Swipe à droite.

Aah shit, avoir su qu’il faisait autant de références à Harry Potter, j’aurais swiper à gauche. Ark.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Swipe à droite.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche.

Eille, comment ça que j’ai pas eu de match? J’quand même cute, là. Eille, non, mais y’est ben con, lui. Ark ok, t’étais pas si hot que ça au pire. Pour qui tu te prends? Prétentieux.

Swipe à gauche.

Swipe à gauche…

J’ai une date vendredi. J’espère être assez en forme pour passer par-dessus son opinion politique. Si je suis fatiguée, je m’endurerai pas, pis je l’endurerai pas non plus.

Rendu là, tant pis. J’ai pas vraiment envie de me forcer, c’est ben plus facile d’avancer quand t’es pas attaché à un boulet. Aussi beau pis fin soit le boulet.

Ce serait tellement plus facile s’il y avait personne d’autre que moi, sur la planète. J’veux dire, ce serait beau de tous vivre heureux et en harmonie, main dans la main comme les rayons du soleil, mais autour de notre petite planète bleue brune. Sauf que, le problème de l’harmonie, c’est sa fragilité. Dès qu’il y en a un qui retire sa main moite pour l’essuyer sur son jean, l’harmonie est brisée. Pis essayez de faire ça avec une belle gang d’individualisssssss terriens. Ça tire du jus.

(Toutes mes félicitations aux enseignants qui y arrivent partout à travers le Québec.)

C’est quand même incroyable que je sois sur Tinder. Moi qui étais dégoutée des sites de rencontre, il y a pas si longtemps. Pis je suis pas trop sûre que j’aime surfer là-dessus; j’y suis pas vraiment pour chercher le grand amour ni une histoire d’un soir. Ça fait juste passer le temps, on dirait.

De toute façon, peu importe qu’on rencontre quelqu’un en sortant en ville ou en surfant sur Tinder ou en traversant le fleuve, ça tourne toujours autour de ça, de nos jours : des histoires d’un soir, d’un mois ou de deux, si on est chanceux. Au final, c’est pas l’endroit où l’on rencontre la personne qui a des effets sur notre relation, c’est l’âge pis les influences d’une société d’esseulés. Faut dire que ma petite âme romantique est pas tombée dans la bonne ère : l’amour se retrouve sans cesse au bûcher.

Je déteste avoir à le dire, parce que je suis orgueilleuse et parce que j’ai tenté de la défendre autant que j’ai pu. Mais je suis forcée de l’avouer : je suis née dans une génération majoritairement insensible. Pleine d’engourdis du cœur. Des mauviettes. Des lâches.

On a été élevé comme ça par des parents déjà atteints de la même tumeur. On préfère fermer les yeux devant la violence qu’on inflige aux animaux. Devant les coupes budgétaires qui menacent l’avenir d’un peuple. Devant l’exploitation de milliers de travailleurs qui ont les deux genoux dans le chlore à traiter les vêtements qu’on achète pour pas cher. Devant le fait que notre planète a déjà atteint son point de non-retour et que, malgré tout, nos mentalités changent pas.

Parce que, t’sais, dans la vie, il y a des affaires pires que ça. Il y a des profs de philo emmerdants qui t’infligent leurs cours ô combien inutiles. Il y a quelques manifestants qui bloquent la rue et qui t’empêchent d’arriver à temps pour écouter la game. Il y a les jeunes indignés, dans ton café étudiant, qui marchent nu-pieds pis qui t’écoeurent ben raide. Il y a une paire de jeans à 50$ qui te fait chialer parce que t’as l’habitude d’en avoir quatre pour ce prix-là.

Il y a le bout de ton long nez qui obstrue ta vision.

Il y a ton nombril qui mériterait un peu plus d’attention.

Pis, il y a les autres, de temps en temps. Parce qu’il faudrait pas qu’ils aient une mauvaise image de toi, t’sais.

Tant qu’à croire dans le vide que ça va changer, je préfère me restreindre à la réalité. La seule possibilité pas trop autodestructrice, c’est que je m’adapte. Parce qu’au fond, ce qui nous blesse le plus, c’est les espoirs qu’on envoie dans les airs, attaché à nous par des ficelles, comme les cerfs-volants. C’est beau de les voir voler, s’entremêler, flotter parmi les oiseaux et les nuages. Mais quand y’a pu de vent, y’a pu de beauté. Ça tombe pis ça se casse.

Après maintes tentatives, on arrête simplement d’envoyer nos espoirs valser dans le vent.

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Photo: Frida en pleure – Artiste inconnu

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