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Celle que je suis (pas)

Y’a deux filles en moi.

Celle que je suis.

Puis celle que je voudrais être.

Et souvent, la deuxième prend le pas sur la première.

Elle arrive de même, sur le pas de la porte, sans invitation, sans crier gare.

 

Toc. Toc. Toc.

Qui est là?

Toi.

Moi qui?

MOÉ en devenir.

 

J’suis juste méfiante envers les autres – pas envers moi-même. J’me méfie peut-être pas assez de moi-même. J’me joue des mauvais tours, faut croire.

Pis là j’ouvre la porte pis j’me fais pogner les culottes à terre, comme Harry Potter qui a perdu sa cape d’invisibilité pis qui s’fait pourchasser par Rusard dans couloir de Poudlard. Intruder, intruder in the forbidden corridor, comme y dit.

Shit, Lola.

Là, la maudite MOÉ rapplique – scuse, parce que ton nom est pas sa liste.

Pis là, elle me ferme la yeule, certain que son nom est là.

Emmanuelle.

Ben oui. Y’est là.

Elle ne le fait même pas dans mon dos. Elle le fait dans ma face, yeux dans yeux, là. Pis elle me dit carrément quelque chose comme :

« Aujourd’hui tu prends l’bord, la petite. »

En deux secondes, j’comprends que celle que je pourrais être, moi-mais-en-mieux, est là. Moi-en-mieux si j’étais moins fatiguée, si j’avais plus d’alcool dans le sang, si j’avais plus de guts, si j’avais plus d’entregent, si j’avais plus d’ambition, si j’sacrais moins, si je savais mieux aimer. Genre elle, la maudite MOÉ que j’idéalise quand j’auras trente-ans-et-des-enfants, elle est là, pis elle me le remet en pleine face.

« Tu gères rien. T’es donc ben blanchonne. Voyons, qu’est-ce que tu fais de ta vie? Ça mène à rien. T’handles pas la situation. Get out of here. »

Pis, j’la lâche lousse. Devant mes amis, à job, à l’épicerie, dans c’t’endroit là où je connais personne pis que j’m’en sacre don’!

C’est plus simple d’être celle que je voudrais être que de m’inventer un nouveau moi. C’est presque moi.

En me disant qu’elle, ma MOÉ que j’voudrais don’ être, se pointe le boutte du nez, elle pourra peut-être m’aider à faire ma chance.

Comme si je mettais un cash down sur une hypothèque pis qu’un jour, au boutte de 25 ans, j’l’aurais ma maudite maison.

J’l’aurai un jour, ma MOÉ.

J’me dis que j’ai rien à perdre. Parce que je suis déjà fatiguée, j’ai pas bu, j’ai pas de guts anyway, j’ai pas d’ambition plus qu’il faut, j’sacre pis j’sais aimer, mais juste plus ou moins.

Pis toute ça, c’est cave – j’le sais — mais j’trouve pas ça suffisant pour mon bonheur.

Mais elle, elle a l’air si sûre, si certaine de comment les choses doivent aller.

Pourquoi j’la remettrais en doute?

You go, girl. Rends-moi un peu plus heureuse, même si c’est juste pour deux menutes.

Pendant un moment, j’me fais croire que je suis l’autre fille, celle que je devrais être, que je devrais être depuis longtemps, parce que depuis l’temps, le temps, je l’ai eu.

Pis qui sera fière.

Pis qui n’aura pas peur d’être franche.

Pis qui n’aura pas peur de ses sentiments – oh, no, no, no!

Pis qui sera plus grande.

Pis qui acceptera que parfois, la vie laisse les choses en suspens et ne donne pas de réponse.

Pis qui aura réussi, là où j’ai échoué avec des amis disparus.

Pis qui aura gardé, présent, des amoureux qui sont partis.

Pis qui aura. Pis qui. Pis qui. Pis qui.

La liste est longue — Noël arrive — oh, no, no, no!

Maudite affaire. Maudite Moé qui a toujours, année après année, le projet de me réformer, de me refondre de fond en comble.

Pis plus le temps passe, pis moins j’change.

Un de mes amis m’disait qu’avec le temps, on ramollit. Mais me semble que moi, j’me raffermis.

Pis oui, il parlait de mes fesses.

J’ai 28 ans, pis j’ai jamais été aussi en forme-de-moi. TOP-SHAPE-DE-MOÉ.

On dirait que j’ai passé ma vingtaine à vouloir changer celle que j’étais. À ouvrir la porte grande à toutes celles que j’espérais être, pis qu’un beau matin, sur le pas de la porte, y’a une de ces nouvelles-moé toute en espoir qui prendrait ma place pour de bon. Elle entrerait dans ma vie, pis laisserait la porte ouverte – celle par laquelle je pourrais finalement sortir.

J’ai 28 ans, pis devant le line-up de toutes celles que je pourrais devenir, toutes ces Emmanuelle que l’âge réussira à bonifier j’me demande quoi faire, qui choisir.

J’me demande si j’vais être plus heureuse ou si j’vais faire chier autant – sinon plus.

Devenir celle que je veux être ou juste rester moi-même?

C’t’une question à laquelle j’ai pas de réponse.

Pis la fille que je suis, elle prend le bord, elle va s’asseoir toute seule dans un tit-coin-perdu en dedans de moi, pis elle attend que l’autre fasse son show sous le spotlight du jour, qu’elle s’écœure ben comme il faut que l’monde la regarde comme si y’a connaissait pas, pis que la phrase, la phrase qui me tue – qui me tue l’autre en dedans :

« Voyons, t’as juste à être toi-même, tout va bien aller »

retontisse comme une bombe entre nous.

BOOM!

Dans tes dents, ma grande.

Bravo, là. Ma maudite MOÉ est partie. Chow bye, à la prochaine. Wo! Wo! Wo! Ma p’tite Julie, moé chus restée jeune. Mais toi t’as mal vieilli, comme on dit.

Y’espérait quoi, mon ami, en me disant ça? Que j’aille mieux? Voyons! Tu me connais dont ben mal pour croire que des phrases creuses de même ça puisse me faire du bien.

Comment tu veux que je vieillisse si j’espère même pas un peu changer en dedans, moi?

J’veux grandir.

Le problème, c’est pas de pas être moi. Ou ma maudite MOÉ – celle qui vient parfois du futur comme de Mars. Être ou être l’autre, c’est pas ça le problème.

Le problème, c’est quand tu aimes plus celle que tu pourrais être que ton toi-même-dans-ton-présent.

T’espères juste trouver, un jour/une nuit la paix — en attendant d’grandir.

 

— Tu veux grandir?

— Ouin…

— Ben arrête de compenser ta vie de marde! Si tu te trouves trop petite, porte des wedges.

— Des wedges?

— Ben oui, ma toé. Chausse-les drette au pied de mon estime.

 

Chut. Veux-tu ben fermer la porte? Rusard pourrait nous pogner.

EmmanuelleBelleaurondannemariebilodeaurond

Source (photo de couverture)

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