Menu

Pas vraiment une fille, encore moins un garçon

J’étais pas complètement là à ma naissance, mais je peux imaginer ce à quoi ça devait ressembler. On m’a conté bien des choses avec le temps.

Dans une chambre d’hôpital de Baie-Comeau, une jeune maman se préparait à mettre au monde un petit être de son cru. La maman, comme à chacun de ses accouchements, avait pris le temps de se maquiller généreusement avant de se rendre à l’hôpital, après avoir perdu les eaux. C’était une coquette dame.

Ça n’a pas pris de temps avant que la mère (ma mère à moi, si vous aviez pas compris) expulse le bébé de sa bedaine. Ça s’est passé si vite qu’il paraît que j’ai rebondi sur le nombril du médecin. Bébé Flash McQueen.

Pour ce qui est de la suite, je la connais pas réellement. Mais, dans ma tête, je me l’imagine comme suit. Le médecin m’a prise par les pieds pour m’examiner la bisoune attentivement sous les yeux fébriles de ma mère poudrée jusqu’aux oreilles et ceux de mon père, cachés derrière sa majestueuse moustache. Subitement, le docteur Martens me lève au-dessus de sa tête comme un trophée et s’écrit :

« Félicitations! C’est une fille! »

Pis là, mes parents sourient, braillent et applaudissent devant cette incroyable nouvelle. Maman est contente. La voyante l’avait prédit : c’est sa troisième poupée vivante.

Si j’avais compris le français à l’époque, je lui aurais sûrement pissé sur les épaules ou j’aurais craché le petit motton de vomi indigné que j’avais de pogné dans l’œsophage depuis l’échographie.

Non, c’est pas vrai. Je me serais probablement retenue. Il pouvait pas comprendre, anyway.

Il pouvait pas comprendre parce que, depuis toujours, on nous inculque qu’il y a juste deux genres. Le rose pis le bleu. On nous a pas dit qu’on pouvait être mauve, fuchsia, indigo. On nous a pas dit qu’il y avait des tons aussi, pas juste des couleurs. On peut être blanc, noir, gris. On peut même être jaune, si c’est ce qu’on ressent. On peut être multicolore, iridescent, on peut être comme les bagues à trois piastres chez Ardène, t’sais celle qui change de couleur selon notre humeur.

Il pouvait pas savoir que, moi, la petite bisoune rose à l’extérieur, je me sentirais nacrée des fois, pis d’autres fois, je me sentirais rose, pis des fois blanche.

Il savait pas, lui, que certains jours, je serais fière et enthousiaste d’être née femelle alors que d’autres jours, je voudrais rien savoir d’être associée au sexe féminin. Encore moins au sexe masculin, d’ailleurs. Que des fois, je me sentirais juste comme rien.

Je lui en veux pas, dans le fond. Il pouvait pas s’écrier :

« Félicitations! C’est une ambiguë! »

En plus, ça m’aurait pas trop trop tenté d’avoir à expliquer à chacun des êtres humains que je rencontre que je suis comme une lumière tamisée. Des fois, je suis une fille, des fois je le suis moins, pis des fois je suis gender neutral. J’avais pas envie de me faire demander, chaque matin, au petit-déjeuner :

« Pis? Tu te sens comment aujourd’hui? fille? fille à 50 %? 75 %? 20 %? rien du tout? »

« Ouais, euh, bon matin, premièrement. »

C’est sûrement pour ça que j’en avais pas parlé à beaucoup de gens, avant aujourd’hui. J’ai pas vraiment envie qu’on me dise que je m’invente un genre ou que je me raconte des histoires. Surtout parce que ça fait pas longtemps que j’ai réalisé ça.

Je veux dire, ça fait longtemps que je me sens pas à l’aise avec l’étiquette écrite au permanent « FILLE » dans mon front. Mais, ça fait pas longtemps que je sais que c’est possible d’être ambivalente de la façon dont je le suis.

Il paraît que ça s’appelle être gender flux. Je m’identifiais pas à ça avant, parce que je le mélangeais avec être gender fluid. La nuance est là. Quand tu es gender fluid, tu peux interchanger entre gars et fille en passant par un peu moins gars, un peu moins fille, ou gender neutral. Tandis que quand t’es gender flux, tu fais juste varier l’intensité du genre en atteignant parfois le genre neutre.

Fait que, d’un sens, je déteste les étiquettes. Mais, en même temps, si c’était pas des mots qu’on étiquette sur les choses, j’aurais jamais su que c’est correct, que je suis pas seule à me sentir comme ça. Je suis pas seule, parce qu’il y a un mot pour ça! Ça nourrit mon obsession du mot précis. Pis ça me fait sentir un peu mieux.

Je suis pas vraiment une fille, surtout pas un garçon, mais je suis ben chill avec ça. Enfin.

noemiotisrondemiliebeginrond

2 thoughts on “Pas vraiment une fille, encore moins un garçon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2019. Tous droits réservés
Une réalisation de