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Ma rencontre avec l’anorexie

J’avais 14 ans. J’t’allée à la bibliothèque et j’ai trouvé un livre qui parlait de toi. Ça avait l’air intéressant. En lisant, j’me suis trouvée une amie. Dans ta noirceur, t’étais élégante à mes yeux. J’sais pas pourquoi dans le livre, il te dépeignait comme une cruelle et sans pitié. En tout cas moi, tu me faisais pas peur. Au contraire, t’avais l’air d’avoir le même p’tit côté déviant que moi.

Quand j’ai eu fini de lire, j’t’allée reporter le livre, mais j’t’ai gardée dans ma tête. J’savais que je te ressortirais des décombres assez vite. T’aurais pas le temps d’accumuler de poussière.

Pas longtemps après, un commentaire blessant est venu s’ajouter à mon mal-être. Ça m’a fait penser à toi. C’t’ait déjà le temps de te ressortir. Je te l’avais dit que t’attendrais pas longtemps.

Un bon midi, en niaisant avec les filles à plein d’affaires de gars, de potins, etcetera, j’ai oublié de dîner. La cloche a sonné pis bon, j’avais trop niaisé, j’ai pas eu le temps de manger. Rendue au souper, j’avais pas plus faim que ça, fait que j’ai pas mangé grand chose. Pis là, t’es sortie de ma tête avec ton sourire à 10 000$, pis tu m’as félicitée. Ça été notre première « date ».

Puis les jours ont passé et se sont mis à se ressembler. Mais là j’oubliais pas de dîner, je le skippais volontairement. Le mal que j’avais en dedans, j’le transférais dans mon estomac. Ça faisait du bien parce que ça faisait mal ailleurs.

Ensuite tu m’as appris à mentir. C’t’ait pas trop mon genre, mais justement, sous mes airs de bonne fille, on me croyait. Fait que je disais à maman que j’avais trop dîné à la cafétéria, que j’avais pas faim pour souper. Ça passait bien. Y’a juste la fin de semaine où j’avais pas trop de défaites, fait que je mangeais juste pour sauver les apparences. De toute façon, ça intéressait qui ce que je mangeais ou ce que je mangeais pas?

barbie anorexie

Pis là, j’ai commencé à voir le compteur de la balance tourner moins loin. Ça, ça valait une couple de sourires à 10 000$. Ça m’a même donnée le goût de dégueuler le peu que je mangeais la fin de semaine. Mais ça, j’t’ais pas capable. Ça l’air que ça marche pas avec tout le monde, ça me frustrait parce que j’voulais tellement que tu me trouves bonne.

Tranquillement, je me sentais reprendre le contrôle sur ma vie. Ironiquement, je le perdais lentement. Comme la fois où tu m’as éteint la switch

Le premier mois où j’ai pas eu de menstruations, j’ai même pas allumé que c’était toi qui commençait à me malmener. J’étais juste bien contente d’avoir un mois de paix, ça me tirait du jus d’être menstruée.

Pis sur la balance, mon chiffre chanceux est apparu : 87. Sous la barre des 90, je commençais presqu’à m’estimer. Parce que même si t’es une amie trop exigeante, tu me faisais sentir enfin en contrôle de quelque chose dans ma vie. Une vie qu’on décidait à ma place.

Mais pas longtemps après, j’suis déménagée, loin, très loin. Je n’ai pas pu aller à l’école pendant un moment, le temps de s’installer, l’adaptation à la nouvelle langue et tout. Alors j’savais pas comment faire autrement, je t’ai laissée tomber. Ça devenait trop compliqué, mes parents étaient toujours présents, et notre amitié devenait impossible.

Apparemment, ce déménagement m’a sauvée. Mes parents n’ont jamais rien su parce que je me suis arrangée pour tout nier. S’ils avaient su, ils auraient voulu avoir ta peau. Car c’est sûr qu’ils n’auraient pas compris ni voulu connaître les raisons à tout ça.

Sauf qu’on se débarrasse pas de toi aussi facilement.

20 ans plus tard, on se parle plus, mais on se voit chaque jour. Tu me regardes avec ton air supérieur chaque fois que je passe devant le miroir. Tu m’énerves. Je l’sais que tu me trouves grosse. Mais maintenant, j’essaie de m’en foutre parce que de toute façon, j’veux pu être ton amie. Parce qu’on le sait bien toi et moi que la seule chose que tu m’aurais laissée manger, c’est des pissenlits par la racine.

anorexie

Par Cyntia Roberge

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5 thoughts on “Ma rencontre avec l’anorexie

  1. Témoignage vraiment touchant. Whoa. Quels mots, quel texte! Un coup de poing en plein ventre! J’ai moi-même côtoyé cette fausse amie… Alors que dire de plus sinon que je suis très émue par ce que je viens de lire!

  2. J’ai été anorexique quand j’avais 12/13 ans durant 1 an environ et je dois dire que c’était un passe vraiment très dure pour moi. Je suis passé de 58 kilos environ à 33 kilos… Je n’avais plus mes règles, j’avais mal au dos et au dents, je perdais par poignée mes cheveux, je voyais de moins en moins ! Et d’un coup j’ai eu un déclic et du jour au lendemain je me suis remise à manger.. J’ai dis ADIEU à cette putain de maladie..

  3. ouff.. rare sont les moments où je commente un texte … celui-ci; je n’ai pas le choix… Mon histoire est identique à quelques épisodes près. Ce mauvais ami qui m’a suivi pendant plus de 10 ans… qui m’a fait être à la fois si fière, si faible et si honteuse ; cet ami qui m’a éloigné de tout ce que j’aimais et qui m’a laissé aujourd’hui plusieurs séquelles et ce presque 20 ans plus tard. Aujourd’hui, fière de ne plus être son ami; je mords dans la vie en sachant qu’elle est fragile et que je suis plus fragile… Aujourd’hui je vous lis la larme à l’oeil en regardant mon fils de 6 mois (un miracle) et en étant si fière de faire de cet ami un ex. 😛

    • Votre commentaire me touche beaucoup! Merci d’avoir prit le temps de le partager avec moi. Je comprends chaque phrases de votre commentaire car j’en suis au même point. 29 ans plus tard avec 2 enfants très attendus 🙂 au plaisir

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