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Un regard incomparable, ou ce à quoi j’ai peur de ressembler dans 10 ans

« Si c’était pas de ça, je serais vraiment laide. »

C’est ce que je me dis tous les soirs quand j’essaie mes robes, puis mes jupes, et finalement un pantalon plus ample et peu moulant pour sortir. Il y a aussi les ridules qui s’additionnent, la chevelure qui n’est plus aussi soyeuse qu’autrefois et le célibat qui pèse plus lourd que mon poids dans la balance des années.

Pourtant, je sors. Toujours au même endroit. C’est un petit bar de quartier, mi-taverne mi-bistro, où la compétition des jeunes donzelles ne niche jamais. J’y vais surtout parce que je connais les meubles de la place, qui me saluent au passage, et les barmans, grands et beaux, qui détournent leur regard de mon apparence pour me servir : « Comme d’habitude? »

Je ressens l’humiliation chaque fois. La même clientèle presque tous les soirs, et dans chaque verre j’engloutis ce qui me reste de dignité. J’y retourne pourtant.

Ce soir, je suis vêtue de mon pantalon noir avec une coupe classique qui ménage mes rondeurs, insistant le moins qu’il est encore possible de le faire sur ma taille généreuse. J’arbore en revanche, pour le haut, une chemise blanche à dentelles sur le rebord des manches. C’est un vêtement décolleté qui, que puis-je espérer d’autre, mettra en valeur une poitrine forte qui ne largue pas lâchement ses amarres tant qu’elle est soutenue par un soutien-gorge.

Je viens d’en acheter un nouveau, blanc celui-là, et joliment brodé. Il me supporte moralement tant par sa tenue que par son apparence, et je me dis qu’il me servira mieux que celui, couleur peau, terne et dépourvu d’attrait, que le dernier homme à m’avoir touchée a retiré avec indifférence il y a six ans. J’en garde une phobie absolue.

J’ai laissé ma voiture à la ville lors de ma dernière confrontation avec la police. C’était une beuverie de trop, et mon permis n’y a pas résisté.

La marche jusqu’au bar prend à peine cinq minutes, mais par ces chaudes nuits d’été, sous le smog de l’empire humidex, je transpire à grosses gouttes et je m’essouffle plus vite que ma cigarette.

Je traverse deux ruelles puis j’arrive au bar. Quelque chose a changé, mais je ne saurais pas dire quoi. C’est en moi que cela a dû se produire, car personne autour ne semble s’en être rendu compte.

En quelques pas, je parcours la terrasse, traverse le bar et m’engouffre dans une toilette pour me désoler devant le miroir qui trône au-dessus de l’évier. Je l’aurais parié : la sueur a eu raison de mon maquillage au point que mon mascara ne souligne plus mes cils, mais plutôt mes cernes qui pendent sous mes yeux.

Pourtant, je me laisse un furtif instant contenir par l’ampleur de mon regard.

Une cliente, dont l’âge n’a par ailleurs d’égal que la candeur, a souligné cet attrait de beauté qui me caractérisait « … d’incomparable! », quand elle m’a vue cette semaine.

Cette dame affiche aussi le seul sourire sincère que je puisse retracer dans mes souvenirs.

De l’eau et mon petit attirail de maquillage à la main, j’entreprends de me reconquérir moi-même par quelques prouesses de couleurs et de fond de teint.

Rien n’y fait. L’image qu’on me renvoie est plus que jamais celle de la petite moi, haute de cinq pieds et quatre pouces, rondelette, la coiffure courte accusant une repousse de mèches grises, mais qui n’a, mon Dieu, que quarante-six ans!

Accablée, je sors de la salle de bain, résolue comme je le suis chaque soir à ne prendre qu’un verre et à rentrer me coucher. Je croise au passage une antiquité, un bonhomme sans avenir qui agonise depuis plus de vingt ans au comptoir où je m’assois moi-même si souvent.

– « T’aurais pas une cigarette à me passer ? »

Tout en retirant machinalement le tube de tabac de mon paquet, je contemple cet homme comme si je le voyais pour la première fois. Se sentant sans doute dévisagé, le drôle cache son malaise par une maladresse :

– « Coudonc, tu m’cruises-tu? »

pour tituber vers les toilettes à son tour.

Je suis encore plongée dans mes pensées quand l’homme resurgit de son besoin accompli et me lance sur un air de camaraderie :

– « C’est vrai pareil que de toute la gang qui se tient icitte, c’est toé qu’y a les plus beaux yeux! »

Plutôt que de rire comme je l’aurais fait d’ordinaire, réflexe sous la flatterie, je me vois baisser timidement les paupières à la manière d’une vierge dont on viendrait de chanter les vertus. Un quart de siècle que ça ne m’était pas arrivé! Pas depuis ce temps jadis où un beau monsieur, maître de classe, m’a complimentée à la fois pour la rigueur de mes travaux et pour la « … touchante expression de votre âme ».

Saisie devant cette première marque de reconnaissance en quinze ans, l’élève lui avait, par moult politesses, demandé ce qu’il entendait par « Je parlais de vos yeux, ma chère ».

Je m’imagine dès lors une mine sereine quand je rejoins le bar. Me surprenant même à me sentir belle. Et là le serveur m’accueille, mais ajoute à son verre un doux, voire mielleux, « Bonne fête Johanne! ».

Du même souffle, il refuse l’argent que je lui tends pour payer, et je me retrouve entourée par les semi-pompettes coutumiers qui m’embrassent tendrement sur une joue, me prennent par les épaules, ou font écho au « Bonne fête » qui vient d’être annoncé.

On ne me laisse même pas le temps de poser la question que la voix sucrée du serveur m’explique, le sourire taquin, qu’une grande amie à moi a téléphoné pour demander que tout le monde célèbre l’anniversaire de « celle qui dans votre bar a un regard incomparable! »

Déjà, hommes et femmes soulèvent leurs verres à ma santé et tentent en chœur le « Bonne fête à celle, celle-là qui, elle dans le bar avec… le regard in-com-pa-rable! »

Je sens mon mascara qui m’inonde à nouveau dans des rigoles d’eau chaude; amère, et heureuse pourtant. Je sais bien que ma seule amie est cette gentille cliente Alzheimer, mais si elle n’a jamais su ma date d’anniversaire, elle n’a pas oublié mon regard incomparable et le reste, ce soir, n’a aucune importance.

ElizabethCyrrondcatherine-jodoin

Je ne mesure pas cinq pieds quatre pouces. Je n’ai pas d’enfants. Je ne suis pas alcoolique. Je ne travaille pas pour 12 piasses de l’heure à faire le ménage chez des personnes âgées en perte d’autonomie. Pourtant, je suis Johanne.

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