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Celui que tu étais/ serais/ es

Quelque part en 2011.

— Voyons, écoute-moi. C’est pas ça que j’te dis.

— C’est toi qui m’écoutes pas. T’es jamais contente de rien.

— De rien? T’exagères.

— C’est quand la dernière fois que tu as été fière de moi? Que tu as cru en moi?

— Pardon? T’es sérieux?

— Ton problème Emma, c’est que tu seras jamais heureuse avec moi. J’pourrais jamais te rendre heureuse. Celui que t’aimes, c’est pas moi. C’est celui que je suis dans ta tête.

« Celui que t’aimes, c’est pas moi. C’est celui que je suis dans ta tête. »

Tu fais pas exprès d’arriver à ces phrases-là.

Aussi ben se vider le cœur, si on est pour toute sacrer aux vidanges, hein?

On était dû pour tout mettre à la scrap.

Y’avait plus une partie, même infime de nous, qui n’avait pas été intouchée.

Sté, quand ta relation est comme un jeu de Battleship. Pis qu’à chaque fin de souper, tu sais pas si tu vas couler ou ben rester à flot.

J’ai essayé, là.

On s’entend?

J’ai essayé autant comme autant de l’accepter, lui pis toute sa complexité pis ses problèmes, pis ses douleurs, pis sa vision de la vie qui me charmait, mais qui me décalissait la tête sans bon sens.

J’ai essayé, vraiment, longtemps pis sincèrement.

Mais reste qu’au bout du mois, quand y’avait plus d’argent pour se payer à manger, pis qu’il lui manquait de cash pour son loyer, pis qu’il déprimait sur son manque de contrat, la réalité me fessait dedans autant que lui.

Pour garder la tête hors de l’eau, un boutte de temps, je faisais à manger, j’avançais du cash, pis je me couchais avec lui dans un lit. Mais ça dure un boutte, justement. Un boutte pas trop long que tu viens à en avoir ras-le-bol.

Pour garder la tête hors de l’eau, tu te dis qu’il y a une solution. Forcément. Forcément, pis cette solution est pas dans l’état actuel des choses – elle est dans le changement. Forcément, tu en viens à songer à ce que ça pourrait être, à celui qu’il pourrait être avec toi, au couple tellement plus mieux que vous pourriez être…

Pis l’idée de le changer pointe le bout du nez. Un dernier recours apparaît toujours comme LA meilleure des solutions. Et pourtant.

J’ai commencé à lui dire ce qui ne fonctionnait pas, à mes yeux. Ce qui ne fonctionnait pas avec lui. Mais ce qui ne fonctionnait pas, avec lui, c’était justement ce que j’aimais chez lui, au départ. La bohème, la liberté de vivre et de penser.

La bohème a fait son temps.

Elle dure toujours pour lui – y’est resté fidèle à lui-même.

Pis moi, j’ai tenté de suivre son exemple.

***

Quelque part cet été-là…

Un gars m’a chavirée plus que n’importe qui avant. Fallait le voir. Ses vêtements hors de prix, sa gueule carrée et ses yeux d’ange, sa limousine, sa gueule de bois de champagne, sa job comme seuls les gars à TV en ont à son âge.

J’me relis, là, pis ça sonne faux. Pis pourtant, y’a trouvé sa place dans quelques soirées de ma vie. Même si moi, ce soir-là, j’étais le cliché de la fille en fin de session, le linge mou, la toque pis la bière su’ l’fly.

Reste qu’y m’a gagnée, quand, en l’espace de deux phrases, avec une référence aux Raptors de Toronto pis en me jasant du Loup des steppes de Hermann Hesse, avec un naturel des plus désarmants.

Reste qu’y’était pas regardant sur ma Boréal, ni moi sur ses bulles. Pis même si je savais qu’il avait ben gros frenché à soir, qu’y’avait couché avec une fille avec du gros rouge à lèvres rouge la veille, j’aurais rien changé à ce moment-là.

Rien changé aux jours suivants. Y’était ben fin. Même le lendemain pis les jours d’après. C’est dans sa nature d’être fin de même. Je l’ai compris avec le temps. C’est pour ça que quand j’y ai demandé qu’on se revoie, y m’a dit non.

En fait, y m’a pas dit « Non! ». Juste non, sinon y’aurait été un trou de cul.

Non, parce qu’il venait de rompre.

Il l’avait trompée

Ce qui a eu pour effet d’expliquer, en partie, la limousine, les bulles, pis la fille au gros rouge à lèvres de la veille.

Sur le coup, une fraction de seconde, je me suis demandé si j’pouvais le dévirer de ses partys de peine d’amour, pis troquer sa vie de gros luxe pour des soirées Netflix and chill.

Mais j’ai rien fait.

Parce qu’il était parfait comme ça. Ça servait à rien de vouloir le changer.

J’avais eu le kick pour lui : le gars qui loue sa chambre (et son lit) à des filles de passage, pis qui amène sa mamie bruncher le dimanche matin. Qui joue aux quilles les mercredis soir, pis qui va dans un rave électro à Montréal le vendredi.

Tout ça, c’était lui. C’est le best of both worlds. Comme Hannah Montana l’dit dans sa chanson.

Pis j’ai rien. Parce que je le désirais :

  1. Pour ses connaissances littéraires.
  2. L’effet qu’il produisait sur mes amies.
  3. Son rythme de vie trop glam.

Des mauvaises raisons – j’le sais.

J’voulais qu’il reste intact dans ma tête.

Avec le temps, il serait devenu celui que j’aurais mis à ma main.

Non (?)

J’voulais qu’y reste beau et douloureux de franchise, dans cette vie qu’on aura jamais ensemble.

J’y ai dit merci pour le rebound, moi itou. On était quittes.

***

Quelque part, un début d’automne.

Dans voiture avec toi, Tom. Tu chantais cette chanson que je savais que tu aimais. Richard Desjardins. Je me suis arrêtée à un stop, t’as monté le volume en battant le rythme sur tes genoux.

J’prends ma chambre à Capri.

J’aboutis dans la même.

Même brûlure su’ l’tapis

Même sur la Main. 

Comment dormir dans un lit

Où t’as baisé des anges… 

Pis ta voix efface celle de la radio.

— Même brûlure su’ l’tapis, c’est une image que t’aimes, hein? T’aurais voulu l’écrire?

— Pourquoi tu dis ça?

— Dis-moi que c’est pas vrai?

Je serais restée à ce stop-là, jusqu’à ce que tu aies fait la liste de toutes ces images que tu savais que je pourrais aimer. Parce qu’on en est là, toi et moi, Tom.

— J’t’haïs.

Et y’a eu ton rire.

Y’a eu.

Y’a eu ton rire, parce que je l’entends plus souvent, maintenant, Tom.

Le temps nous a trop changés, c’est ça?

Quand je te regarde maintenant, Tom, je vois mon premier appart d’étudiante. Celui dans lequel j’ai pris soin de faire le ménage, de plâtrer les murs, de mettre mes couleurs partout. De faire du neuf.

Quand je te regarde, je te vois au-delà du neuf pis de la première impression.

Quand je te regarde, j’me vois.

J’te vois dans moi. J’vois l’usure pis les petits changements que t’as mis dans mon quotidien. J’vois nos vieux meubles qui se sont entassés au fond, avec nos vieilles histoires.

Je te vois plus grand, plus dur et plus ferme qu’avant. Plus vieux et plus beau.

J’espère que tu m’vois plus douce, plus compréhensive et plus grande.

L’temps nous a bulldozé l’amitié ou peu importe ce que c’est.

Reste que tu passes encore chez moi en laissant une nouvelle empreinte chaque fois. La porte est toujours ouverte en moi – juste pour toi.

Avant de partir, oublie pas de prendre un peu de moi. On peut toujours faire du neuf avec du vieux, non?

EmmanuelleBelleaurondannemariebilodeaurond

Source (photo de couverture)

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