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La Fille-Feu

la fille feu
Crédit illustration : Isabelle Feliu

Elle est née en plein feu de l’été, dans un pays lointain au sable brûlant, d’un Père-Terre et d’une Mère-Mer. Un séisme formidable les avait unis et elle en est surgie. Brûlante et prête à exister.

Venue au monde en un frisson, elle a absorbé toute la chaleur emmagasinée dans chaque grain de sable pour l’irradier immédiatement. Déjà, cela posait problème. Déjà, elle était assoiffée. En touchant le visage de sa Mère de ses petites mains potelées, humides et chaudes, en la fixant de ses grands yeux avides, elle réclamait plus que ce que la mer avait d’eau. Ses parents désemparés faisaient de leur mieux pour nourrir son feu intérieur, mais bien souvent, ils manquaient de combustibles.

La Fille-Feu a grandi en une folle furieuse. Semant sa chaleur à tous vents, elle s’éparpillait, restant souvent bien seule dans son coin, au final. Avec ses joues toujours rosies et ses cheveux flamboyants, elle faisait fondre le cœur des uns et fuir au frais les autres. Ceux qui restaient ne le faisaient jamais bien longtemps : trop près d’elle, la chaleur était suffocante. Malgré cela, elle grandissait sans arrêt, sans cesse alimentée par des espoirs d’incendies magnifiques.

Devenue Femme-Flamme, elle consumait tout ce qu’elle trouvait d’amour et respirait tout ce qu’elle sentait d’air, car elle étouffait de solitude. Elle avait tant besoin des autres. Alors, elle les pourchassait. Son sourire ardent réussissait à en attirer quelques-uns. Peu à peu, ils fusionnaient et formaient un magma de lave coulante. La Fille-Feu finissait toujours par prendre trop de place. Ses caresses laissaient les corps brûlés et une couche de cendres fumantes sur son plancher. Puis, les autres repartaient; c’était trop de travail que d’entretenir tout ça. Seule dans son coin, elle tentait de garder son feu vivant dans le froid et le vide entre ses quatre murs.

Alors, elle s’est mise à fuir. Fuir la foule, fuir le diable. Foutu besoin généralisé de fioritures, de foutaises. Elle avait besoin du vrai, du total, de l’immense. Personne n’était prêt à lui donner, alors elle fuyait à s’en fendre les talons. Elle a fui jusqu’au pays des glaciers. Fougueuse, elle ne renonça pas. Elle continuait d’envoyer sa chaleur en rêvant toujours d’un feu semblable dans le cœur de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui brûlerait autant qu’elle, qui n’aurait pas peur de cette force et qui serait attiré, au contraire, tout comme elle était attirée lorsqu’elle la percevait chez les autres. Elle a bien appris à faire danser ses flammes en fonction des éléments des autres. Les cœurs d’eau lui plaisaient bien, car ils l’apaisaient, mais l’ennuyaient aussi, parfois. Les cœurs gonflés à l’air attisaient son feu, certes, mais ils l’épuisaient. Elle se donnait à l’air tant et tant, que le feu se faisait très petit, éventuellement. Quant aux cœurs durs comme la terre, ils ne se comprenaient même pas, ils parlaient deux langages complètement différents.

Après un certain temps passé à fuir, elle devint épuisée. Son feu avait tellement rapetissé qu’elle ne le sentait presque plus. Au lieu de le nourrir, elle le privait des choses qui avaient une chance de le raviver. Elle dormait beaucoup, elle fixait le vide et elle ne cherchait plus la chaleur chez les autres. Ses cheveux devinrent ternes et mous sur ses épaules et son sourire éteint ne charmait plus personne.

Un jour, en marchant dans la rue sans prêter attention au bruit ni au décor ambiant, elle leva les yeux du sol sans raison particulière. Elle vit, au loin, un petit tison dans l’air. Elle se mit à courir vers la source de lumière de cette puissance que peut provoquer en nous seulement la perspective de retrouver quelque chose qu’on croyait perdu.

C’était un Homme-Braise. Ses cheveux lui rappelaient la couleur des siens, autrefois, mais ses yeux avaient celle du ciel, un matin d’été, après une nuit d’orage. Ils se regardèrent, se sourirent, et tout s’enchaîna : les films qu’ils ont aimés, les endroits où ils sont allés, les baisers enflammés et tout ce qui s’ensuit.

Ils ne finirent pas ensemble. C’était trop grand, trop violent pour durer. Ils ont consumé leur amour comme un feu de Bengale. Au lieu de se terminer avec éclats et explosions, l’amour s’est simplement éteint de lui-même.

La Fille-Feu a encore du chagrin lorsqu’elle contemple les débris de cet amour-là, mais depuis ce jour, la flamme en elle brûle férocement et sans faiblir. Elle a vu ce qui pouvait flamboyer chez les autres et elle ne se contentera plus des étincelles maintenant qu’elle sait que l’incendie existe.

jelenarjukicrondGabrielle-Bernier

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