Menu

Emmanuelle-ciseaux-autobus

J’ai jamais su leurs noms, ni leurs âges, ni leurs adresses. En fait, je n’ai jamais rien su d’eux. À part qu’ils prenaient le même autobus que moi – le 385.

J’étais en secondaire cinq.

Eux, en secondaire un.

Mais je les aurais tués.

Et ça prend pas grand-chose pour tuer quelqu’un. Trois non plus.

J’pense encore que c’est aussi facile qu’à Clue – le monde entier le prouve tous les jours.

Emmanuelle. Avec une paire de ciseaux. Dans l’autobus.

J’ai jamais rien su d’eux, à part que le matin ils embraquaient quelques arrêts avant moi et ma sœur.

J’montais au dernier arrêt. Un arrêt juste assez loin pour dire qu’on avait une quinzaine de minutes à patienter dans l’trafic, matin et soir.

Juste assez longtemps pour nous laisser le temps de nous écœurer.

J’montais au dernier arrêt. J’m’assoyais là où il restait de la place. En avant. Parce que les autres secondaire cinq du fond y’ont jamais réussi à me convaincre que leur compagnie en valait la peine.

J’pense que c’est là que je les ai provoqués : la brebis-galeuse-des-secondaire-cinq au milieu des loups-de-secondaire-un qui voulaient se faire un nom pis du power.

Aussi ben dire que je criais : mangez-moi!

Aussi bien dire que j’le savais pas pis que je m’en câlissais.

J’étais assise sur un banc ce matin-là. En arrière de moi, y’avait un frère et sa sœur. Des jumeaux blonds avec leur tite-babyface-de-tits-baveux-de-Sainte-Thérèse. Pis l’autre, l’amie de la fille, une petite-bum-d’la-rue-Bessette.

Faut venir de Beauport (Beach) pour comprendre que si tu bum su’a rue Bessette, que tu hang out dans cours de la RIB’ (la Ribambelle… Oui, l’école primaire…), que tu vas louer des films seize ans et plus au club vidéo Racine, que tu fumes de la cannelle en cachette, c’est que tu te cherches encore.

Reste que ce matin-là, y’ont commencé à fesser dans mon banc. De même, sans raisons. J’ai pris sur moi. Pis y’ont commencé à rire de moi. J’me souviens plus de ce qu’ils disaient : aussi ben dire que c’étaient pas les jokes de grosses les plus fraîches. J’ai pris sur moi. J’suis débarquée, comme si de rien n’était.

Faut croire que la nuit leur avait pas fait passer leur envie de me gosser. Pis qu’y’avaient pas eu le temps d’inventer des « blagounes » plus originales. Y’ont remis ça. Là, j’ai levé le ton : j’leur ai demandé d’arrêter. Un message clair, j’me dis que c’est suffisant. Mais, eux, y’ont juste trouvé ça ridicule tellement y’étaient certains de leur supériorité.

Pis j’ai pris sur moi.

Ce soir-là, y’ont fait exprès de venir s’asseoir en arrière de moi. Exprès. Pis ç’a été de même, matin et soir. Après, toujours, exprès. J’ai pris sur moi. Matin et soir pendant quelques semaines.

Plus ça y allait fort, plus y riaient fort, plus y fessaient fort, plus je levais le ton.

Plus tu lèves le ton, plus le monde autour se tait.

Plus personne parlait dans le bus.

Y préféraient regarder – parce que s’en mêler, ça aurait été me choisir.

Ça pis prendre la chance que ça se revire contre eux. Voyons.

Ça pis perdre un bon show au profit d’un peu de justice. Voyons!

J’pouvais comprendre leur inaction. Mais pas celle de la chauffeuse. Non.

Quand je hurlais, elle levait les yeux dans le rétroviseur pis ‘a continuait sa route. J’voyais son regard croiser l’mien. C’était pas plus ses affaires que celle des autres. Pas sa job. J’comprends pas ce genre d’adultes là qui se disent que c’est pas de leurs affaires. En même temps, pour elle c’est peut-être normal. Aussi normal que sa ligne de crayon-brun-contour-des-lèvres-pis-ses-cheveux-roux-orange. Choses que j’comprends toujours pas.

Quand j’ai décidé de les tuer, y venaient de me couper un boutte de cheveux.

Avec le recul, j’me dis qu’on tue pas du monde pour un boutte de cheveux en moins.

C’était la goutte de trop.

J’allais les tuer.

Les trois.

Avec une paire de ciseaux.

La paire de ciseaux qui se trouvait dans mon coffre à crayon d’arts plastiques. Ou celle avec laquelle y’ont coupé mes cheveux; j’avais juste à la retourner contre eux.

Pis je l’enfoncerais dans leur corps, jusqu’à plus voir mes mains tellement elles seraient profondément enfoncées dans leurs ventres. J’laisserais leurs corps mous et gâchés, sur les bancs de vinyle gris rapiécés.

Pis personne parlerait de rien – personne avait jamais rien dit.

Pis personne ne verrait rien – personne ne me regardait jamais.

Le mobile parfait.

J’sortirais sans me retourner, pis toute allait revenir à la normale.

Faut être idiot, pareil?

Eux à m’écœurer.

Moi à vouloir les tuer.

La bêtise est aveugle.

Mes parents sont intervenus. C’est souvent à cause de nos parents qu’on devient pas des criminels.

Y trouvaient ça bizarre que ma sœur n’ait plus d’argent dans son pot d’économie. Pis elle leur a tout déballé. On prenait le bus de la ville pour aller à l’école le matin. Ça me donnait un break. Arrivée au bout de ses économies, elle a pas eu le choix de leur dire.

Ma sœur a été solidaire le plus longtemps possible dans cette affaire-là. Elle a reçu quelques éclaboussures. Parce qu’elle était ma sœur. J’aurais tellement aimé lui épargner d’en souffrir aussi.

Y’ont téléphoné à la direction de l’école. Intimidation pis toute. J’m’en souviens, c’était la journée pyjama à l’école. J’avais mon kit Bob l’éponge.

Truc que Canal D ne te donnera jamais : mets des pantoufles Bob l’éponge. Personne croira jamais que tu es un meurtrier.

On a tous déjà dit “j’vais te tuer”. On l’dit pis on le pense, quelques secondes. Pis on passe à autre chose, notre colère nous porte ailleurs. Y’ont dû se dire que c’était ça. Personne s’est dit que c’était vrai pour vrai. Même si c’était ça. C’était vrai.

Je les aurais tués si j’en avais eu l’occasion. C’était une question de timing pour moi. Attendre une journée avec des arts plastiques. Attendre qu’ils me recoupent un boutte de cheveux. Attendre de ne plus porter mon pyjama Bob l’éponge.

Les trois, les autres, eux, ont été punis. Alors que j’aurais dû l’être tout autant. La punition, tout le monde croit que je l’avais déjà subie, matin et soir, dans l’autobus 385, au début de l’année 2004.

Reste qu’y’est arrivé ce moment où, à force de prendre sur moi, à me laver de l’ignorance des autres, j’me suis lavée d’une partie de mon humanité. Faut être loin, très loin de son cœur, et près de la folie pour en arriver à ça.

Quand je revois leurs visages qui se détachent du vinyle gris de ma tête, ils sont toujours tordus. Un air coincé entre la douleur et le rire.

Suffit que je repense à eux pour goûter encore à la froide envie de buter quelqu’un.

Suffit que je repense à eux pour comprendre pourquoi on peut en venir à cet extrême-là.

On ne ressort pas indemne d’une véritable envie de tuer.

Suffit d’avoir perdu son humanité une fois, pour la retrouver dans le visage d’un assassin.

Suffit d’avoir souffert à ne plus savoir comment vivre.

Suffit d’être seul.

Suffit d’avoir besoin de justice.

On vient à ce point où l’on ne reconnaît plus la violence tellement on se fait violence à soi-même.

Quand je les revois, j’ai autant pas envie de m’excuser que d’avoir des excuses. Mais j’arrive à pardonner quelques secondes à ceux qui sont allés au bout de leurs actes.

Ça efface un peu, en moi, celle qui aurait pu avoir le même visage qu’eux.

EmmanuelleBelleaurondannemariebilodeaurond

Source photo de couverture

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2019. Tous droits réservés
Une réalisation de