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J’aurais dû te cracher au visage

13 AVRIL_ANONYME_Photo de couverture

Il était beau. Il était grand. Un air narquois, ténébreux. La malice au bout des lèvres.
Il me plaisait.

Il avançait vers l’arrêt d’autobus plutôt lentement, comme pour s’assurer que j’avais remarqué sa présence. Où était-ce pour contrôler sa démarche vacillante après les innombrables bières?

Dans l’autobus, on a fait plus ample connaissance. On s’était vu une ou deux fois, auparavant. C’était le coloc d’un ami pour qui j’en pinçais, à vrai dire. Mais ce dernier avait bien été clair que jamais rien ne se passerait entre nous deux. Donc, j’étais là, devant son coloc séduisant qui se la jouait intello-mystérieux-cynique-qui-rêve-de-devenir-écrivain en train de jaser de nous et de nos passions. L’ambiance était au flirt, léger, subtil, insouciant. Un jeu de flatteries sans but, sans vainqueur. Un défi sans gageure. Sans que personne ne doive rien à personne.

Je pensais voir clair dans son jeu.

Il était passé 1h30, le bus avait du retard et je m’inquiétais face à la possibilité de rater mon transfert, qui était le dernier trajet cette soirée-là, et de me retrouver sans-abri.

 «T’as qu’à venir chez moi et dormir sur le divan-lit. »

La solution me semblait convenable. J’y étais déjà allée, je me disais que c’était sécuritaire et j’avais la certitude quant à l’existence de ce fameux futon. En plus, il y avait des chances que je croise mon béguin au réveil, le lendemain.

« Ouais, bonne idée! »

Si j’avais su.
Pauvre petite naïve j’étais.

C’est sur le seuil de la chambre d’appoint qu’il a mis les cartes sur table :
« Fait que, tu veux dormir sur le futon ou dans mon lit? »
« Sur le futon. » ai-je répondu, prudente.

Il sautait des étapes. J’étais pas rendue là.
«Ok. On frenche-tu?»
Je déclinai l’idée, encore brusquée par ses demandes trop crues.

Il fit un pas de l’avant et je répondis d’un de recul. Il avança encore une fois, et je répétai la cadence, telle une danse chancelante et maladroite.

 « Ah, tu veux vraiment pas… »

J’ai soudainement été prise d’un quart de tasse de malaise, trois quarts de tasse de culpabilité et d’une cuillérée d’empathie. Je me sentais conne. Il m’avait reçue chez lui, alors que je n’avais nulle part où aller. Je lui devais sans doute quelque chose. Un remerciement baveux ou je ne sais quoi.

J’ai avancé, fermé les yeux et senti sa grosse langue surgir brusquement dans ma gorge. J’espérais que ses yeux soient fermés, afin qu’il puisse ignorer mon dégoût.

Il m’a soulevé jusqu’au futon, alors qu’on s’embrassait. Je lui ai fait savoir que je n’appréciais pas ses mains sous mon t-shirt.
« Allez, viens dans mon lit »
« Non. »
« Allez. »
« Non! »
« T’inquiète, on couchera pas ensemble. »

Je me suis laissée porter jusqu’à son lit, intimidé et naïve de croire que ça finirait là.
Je ne voulais paraître farouche, je ne voulais pas qu’il raconte à ses amis que j’étais conne. Une agace. J’avais peur de lui, de l’affronter.

On a passé un bon moment couché en cuillère à se raconter les détails de nos vies sentimentales. Je me sentais mieux lorsqu’on discutait, il était plus facile d’oublier ces mains qui grimpaient le long de mes cuisses.

« Tu pourrais te mettre un peu plus à l’aise. »

Je savais qu’il sous-entendait que je devrais enlever mes vêtements.
« Oh, non, je me sens plus à l’aise comme ça! »
« Tu serais plus confortable… »

Je savais qu’il s’acharnerait jusqu’à que je cède. Il l’avait fait tout au long de la soirée. Et j’étais chez lui, j’avais un toit. Ma culpabilité a alors arraché mon t-shirt contre mon gré, et je me suis recouchée, vulnérable.

« J’aimerais sentir la peau de tes cuisses. »
« Ça me tente pas. »
« Come on. »

J’ai laissé tomber mon jeans, impuissante. J’ai laissé ses mains me pogner de tout bord, tout côté. Je l’ai laissé les introduire dans mes petites culottes, presque sans m’y opposer.

Puis les choses sont devenues sérieuses.

Un millier de mes « non » en écho résonnait dans la pièce contre un millier de ses insistances.

J’ai cédé. Je n’ai pas consenti, j’ai cédé. Il y là toute une nuance. Je n’ai pas changé d’idée. Seulement, j’ai succombé.

J’ai abandonné ma fierté au passage.

Le jeu s’est métamorphosé en compétition, et je me suis avouée vaincue.

Qu’est-ce que j’aurais pu faire?

J’aurais pu me débattre, j’aurais pu le frapper.
J’aurais pu crier, tenter d’alerter quelqu’un.
J’aurais pu lui cracher au visage.
J’aurais dû.

Mais il était de loin le plus fort de nous deux.
En plus, je risquais de réveiller le garçon que j’aimais, dans la chambre d’à côté. Lui montrer un mauvais côté de moi.
Naïf.
Salope.
Le genre de fille qui couche avec ton coloc.
Mais j’avais peur.

J’ai préféré me convaincre que c’était ce que je voulais, jouer à la femme forte qui possède sa sexualité. De toute façon, c’était ma faute.
J’ai consenti à un flirt.
À un baiser.
Aussi bien faire croire que j’avais le contrôle.

Ce qui fait que je l’ai embrassé avant de partir, au matin.
Et que je l’ai recontacté, quelques semaines après.
J’espérais le revoir, le baiser, puis transformer un horrible souvenir en simple aventure, question de ne pas avoir subi ça pour rien.
Mais il ne voulait plus rien savoir, et ça m’a frappé d’un coup.

J’étais deux fois plus conne, parce que j’ai essayé de nier. Je racontais ça à mes amis comme un simple one night.

Qui veut être une victime?
Qui veut être un agresseur?
Qui veut faire une partie de viol, un bel après-midi d’été?

Je me doute que bien des gens refuseraient de croire mon témoignage. Non seulement parce qu’il me plaisait au départ, mais aussi, j’ai consenti à flirter, à aller chez lui, et l’embrasser. En plus, je l’ai recontacté.

Je m’en doute parce qu’on a agi de la même façon avec les victimes de Gomeshi.

Il ne sait probablement même pas qu’il m’agressait. C’était déjà difficile à croire pour moi. En fait, je crois qu’il ne réalise même pas que je ne lui ai donné que ma bouche, et qu’il est parti avec mon corps au complet.

C’était un viol. Aussi douloureux ça peut être de l’avouer pour moi, et pour lui.

Quand on te donne une bouchée, ça ne veut pas dire que t’as le droit de partir avec l’assiette.

Il s’est approprié mon intimité.

 

Celle que je gardais pour le gars qui dormait dans la chambre d’à côté.

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