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La fille qui collectionnait les jobines – Par Stéphany Gagnon

J’ai 27 ans, pas d’enfants, toutes mes dents et un CV de 15 kilomètres de long. Et je suis atteinte d’un trouble de la personnalité limite, ou trouble borderline. Je suis traitée et suivie par des professionnels depuis longtemps, heureusement, c’est donc une réalité avec laquelle je vis relativement bien. J’ai rencontré la maladie mentale pour la première fois un peu avant mon adolescence, avec l’arrivée de foudroyants tics nerveux qui se sont vite avérés être des compulsions associées à un trouble obsessif compulsif (TOC). Celui-ci a lentement fait place à ma condition actuelle, bien qu’en période de grands stress, il m’arrive de retomber dans des phases d’obsessions et de compulsions épuisantes.

borderline
Scène tirée du film Borderline, basé sur le roman de Marie-Sissi Labrèche. Photo : Max Films

Ce n’est que très récemment que j’ai fait le lien entre mon trouble et mon incapacité à garder un emploi plus de quelques mois. J’ai décidé, récemment, de dresser une liste de tous les postes que j’avais occupés dans ma vie, pour rire. Finalement, je n’ai pas ri. En 27 années de vie, je n’ai pas moins de 34 boulots derrière la cravate. Oui, 34. Heureusement que je suis passée maître dans le défrichage de CV. Si vous connaissez l’auteur américain Charles Bukowski, vous avez peut-être déjà vu le film Factotum, basé sur le livre du même titre. Le sous-titre est The man who performs many jobs. Je me suis donc vite approprié le titre, la fille qui collectionnait les jobines.

Factotum
Mon CV. Source

Plongeuse, commis de comptoir dans un million de restaurants, barista, commis de dépanneur, sondeuse téléphonique, gosseuse de poutine, passeuse de Publi-Sacs, libraire, gardienne d’enfants dans un village français d’à peine 90 personnes, aide-cuisinière, commis au prêt-à-manger à l’épicerie, femme de chambre, serveuse de cornets de crème glacée, vendangeuse en d’sour d’la table en Europe, vendeuse d’œuvres d’art, vendeuse de vaisselle et d’articles de cuisines, caissière de cafétéria et j’en oublie.

Points positifs : j’ai beaucoup d’histoires drôles et moins drôles à raconter.
Points négatifs : toute le reste.

Je ne vais pas énumérer ici tous les symptômes du trouble de personnalité limite, car je serais encore devant mon ordi jusqu’en 2031. Je vais quand même essayer de vous démystifier la chose. Le TPL est un trouble de la personnalité et non un trouble neuropsychique comme le trouble bipolaire, avec lequel on le confond souvent. Qui dit trouble de la personnalité dit vaste étendue de symptômes possibles. En effet, il en engendre autant qu’il existe de personnalités différentes. Wikipédia et une tralée d’autres sites sur le sujet relèvent cependant quelques symptômes récurrents : changements d’humeur rapides, hypersensibilité, peur de l’abandon, comportements dangereux (drogues, alcool, jeux), tendances suicidaires lorsqu’il y a absence de traitements, relations interpersonnelles chaotiques, difficulté à garder un emploi, périodes de dépression et de léthargie suivies de périodes d’euphorie, tendance à la colère et aux prises de décision irréfléchies, épisodes de dépersonnalisation et j’en passe.

(Évidemment, je ne suis pas médecin, ni psychiatre, je vous conseille de consulter un spécialiste pour toutes questions relatives aux maladies mentales).

Gemma Correll
Illustration : Gemma Correll

En ce qui me concerne, malgré une grande timidité, mes relations interpersonnelles se portent très bien, je ne me fâche pour ainsi dire jamais et je suis aussi violente qu’une guimauve fondue. Pourtant, je suis effectivement hypersensible et j’ai eu par le passé des comportements dangereux. La dépersonnalisation ne m’est pas étrangère non plus. Mes humeurs changent très vite, ce qui est parfois très fatiguant pour moi et  mes proches. Mais, mon vrai problème, c’est la job.

Rubyect
Illustration : Rubyect

Je suis née dans une famille aimante dans laquelle je n’ai jamais manqué de rien. Mon père et ma mère, très travaillants, nous ont très rapidement inculquées, à ma sœur et moi, les valeurs du travail et de l’argent. À 14 ans, par le biais d’un contact de ma mère, j’étais plongeuse dans un café de Place Laurier, le vendredi soir et la fin de semaine. Je faisais trois quarts de trois heures par semaine et c’était un véritable calvaire. Dans la ride de bus pour aller travailler, je me sentais comme un cochon en route vers l’abattoir. J’étais obsédée par l’horloge et le temps passait au compte-gouttes. J’étais bien sûr heureuse d’avoir des sous, mais je trouvais que c’était une mince consolation en comparaison au temps que je passais à détester chaque minute dans ce minuscule café. J’ai très vite quitté cet emploi. Puis les autres. Et ensuite les autres.

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Source : Rubyect

Ma petite sœur, que j’adore, n’a eu que deux emplois dans sa vie, et les a conservés longtemps. Je l’admire beaucoup et il m’arrive souvent de penser à elle quand je dois me retenir de courir à l’aéroport le plus proche en plein milieu d’un shift. Les membres de ma famille sont constants dans leur vie professionnelle, contrairement à moi, mais sont sensibles à mes difficultés. Je suis chanceuse sur ce point.

En 2010, j’étais caissière à la cafétéria de l’ancien siège social de la RAMQ. C’était plate rare : j’entrais dans ma bulle dès que j’avais une seconde de libre. Au dîner, j’écoutais les anciennes et les anciens employé.e.s parler et je déprimais. Ils semblaient si heureux, le vendredi. Ils passaient les portes, l’air victorieux en disant : «Une autre de faite!» Moi, je me disais juste que ça nous rapprochait d’un autre lundi. D’une quantité infinie de lundis. Ça n’a jamais changé.

J’exècre l’éternel recommencement sur un lieu de travail. Toujours les mêmes gestes pour les mêmes résultats, toujours les mêmes jours qui passent, toujours les mêmes choses à torcher ou les mêmes caisses à balancer. Je me sens prise au piège. L’horreur.

20 juin- Stéphany Litchi - PHOTO 7
Être prise au piège. Source

Cet emploi, je l’ai quitté en pleine crise de panique au beau milieu de la nuit, sans songer une seule fois à la précarité financière qui m’attendait. Mais savoir que je n’aurais plus à y retourner me soulageait.

J’ai eu un emploi que j’ai aimé et dans le cadre duquel je me sentais à peu près à l’aise. J’étais libraire dans une librairie indépendante. La littérature étant ma passion, ça a juste pris plus de temps avant que je commence à angoisser. J’y suis restée un an avant de céder.

Chômage. Aide Sociale. Chômage. Aide Sociale. Arrêt maladie. Fin du chômage.

Parce qu’il faut toujours recommencer. Because loyer. Because manger. Because université.

Ah, l’université. J’ai quitté mon bac en philo en 2010, après un an, juste avant les examens, sur un coup de tête. C’était trop. Je termine actuellement un bac en toute autre chose, de peine et de misère. Lorsque j’aurai le diplôme dans mes mains, je pense que je vais appeler au Vatican pour qu’un quelconque Saint vienne confirmer le miracle.
Il y a quelque chose qui me fascine chez les gens qui se sentent bien de faire la même chose pendant 20, 30, 40 ans. Je leur lève mon chapeau : je n’aurai jamais cette force.

Je pourrais passer ma vie à lire ou à écrire, à créer du moins. Mais occuper un emploi qui ne me ressemble pas et qui me condamne à faire toujours la même chose toute ma vie me donne des sueurs froides.

condamné
Henri Eisenberg – Le Mythe de Sisyphe

À 27 ans, je me dis encore que ça changera. J’ai quand même fait quelques progrès depuis le début de ma vingtaine. Je me parle beaucoup plus (dans ma tête là) pour relativiser et ne pas prendre des décisions hâtives. Je me répète que les emplois que j’occupe actuellement sont temporaires. Ça me fait respirer un peu plus calmement.

Quand je serai une vraie adulte, je pourrai peut-être calmer ce blocage et ne plus partir en peur lorsque j’entends le mot « emploi. » Peut-être qu’un jour j’arriverai à m’engager professionnellement dans quelque chose de gratifiant, qui me donnera envie de me lever le matin. Peut-être que j’inventerai un emploi sur mesure pour moi et mes bébittes de cerveau, qui sait? J’ai confiance.

stephany litchicamille leblanc

Crédit image de couverture : Giclee Print, Abstract Painting, Oil Painting, Fine Art Print, Print, Wall

4 thoughts on “La fille qui collectionnait les jobines – Par Stéphany Gagnon

  1. T’es belle d’avoir confiance ainsi. Je ne te connais pas, mais j’ai confiance en toi, en tes capacités. Tu trouveras, éventuellement, ce qui est pour toi, ce qui fera que tu as envie de te lever le matin pour gagner ton pain. ❤

  2. Tu me rappelles… Moi. J’ai aussi un CV de 30 pages, 8 déménagements à mon actif durant les 4 dernières années, des études par dessus la tête et une envie pressante de fréquenter un aéroport. Je me dis qu’un jour je trouverai, l’appart de rêve, la job de rêve. En attendant, l’espoir fait vivre qu’on dit.

  3. Ouf, pas facile! 🙁
    Si je peux me permettre une suggestion, peux-être que comme tu dis, tu pourrais te créer un emploi qui te garderait motivée. Si la création t’intéresses, pourquoi ne pas suivre une formation qui t’ouvrirait des portes dans ce domaine? Tu pourrais même travailler de chez toi! Moi c’est ce que j’ai fait et c’est tout sauf redondant. Je te douhaite de trouver 😉 Bonne chance!

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