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Lettre d’une grand-maman

Cette année, je fêterai mes 75 ans. Je ne suis pas dupe, je sais bien qu’il m’en reste plus derrière que devant. Je vous ai tous vus naître, l’un après l’autre. Je les sens même dans mes jambes lorsque je pose un pied par terre le matin, toutes ces naissances. Je vous ai vus grandir, vous écrouler et vous relever, je vous ai vus devenir les adultes que vous êtes aujourd’hui.

Dernièrement, ou peut-être que ça fait plus longtemps, je ne sais plus, j’ai commencé à avoir la notion du temps un peu confuse. Certains jours, je ne sais pas trop quel mois nous sommes et il m’arrive de devoir regarder la couleur des feuilles dans l’arbre énorme qui se dresse devant la fenêtre du salon pour savoir quelle est la saison en cours. Les fêtes aident beaucoup aussi, ces moments magnifiques où vous déboulez tous à la maison, parés de vos plus beaux habits, les yeux pleins de jeunesse et la fête dans la voix. Quand vous êtes tous là, il m’arrive d’avoir l’impression de ne pas suivre les conversations. J’essaie de me concentrer sur les échanges l’un après l’autre plutôt que sur tous en même temps, mais, comme ça m’épuise rapidement, je dois souvent me concentrer sur autre chose. Le grand barbu tatoué, au fond, il n’y a pas si longtemps, je changeais sa couche. Et son frère, le grand brun, je me rappelle comme il était ricaneux. De temps en temps, dans le chaos chaleureux que votre présence crée chez moi, une main arrive et me caresse. C’est plus facile de me concentrer sur une main douce que sur une conversation, ces temps-ci. Il est plutôt déroutant pour moi de sentir cette affection, moi qui vous ai toujours touchés avec un gant de velours dans lequel je m’efforçais d’insérer une main de fer.

Je vois l’inquiétude dans vos yeux. Lorsque je vous questionne sur vos emplois, sur vos occupations et que vous prenez quelques secondes pour me répondre après un regard entendu entre vous, il m’arrive de comprendre que je vous ai déjà posé la question plus tôt. Ce n’est pas que je n’écoute pas ou que votre vie ne m’intéresse pas, c’est que vous êtes si grands, vous avez grandi si vite, vous êtes tellement nombreux et je suis si fatiguée. Parfois, je suis en colère. Tellement en colère que je voudrais frapper, crier ou courir. Je suis en colère quand j’ai l’impression que vous parlez une autre langue ou quand je vois mon mari, de qui j’ai pris soin pendant toute ma vie, me regarder comme si j’étais une petite fille. Je suis en colère quand vous haussez le ton pour me parler et je n’arrive pas toujours à diriger cette colère au bon endroit, je sais bien.

Alors, quand je me sens perdue, je fais des siestes. Je me lève et je quitte la pièce sans un mot. Je ne suis pas certaine que vous allez remarquer mon départ de toute façon. Quand je dors, le temps passe plus vite. Mais le temps, il passe, et je ne sais pas ce qui m’attend. Moi qui ai l’habitude de tout contrôler, je ne sais même pas pourquoi j’ai tout ce temps à tuer. J’allume la télévision avec le volume très fort, cela m’empêche de vous entendre discuter de ma situation sans même prendre la peine de chuchoter. Parfois, je dors. Parfois, je fixe le vide ou j’essaie de porter mon attention sur une reconstitution de la Deuxième Guerre mondiale à la télé. Et il y a Columbo aussi!

Je sais que je deviens un fardeau et, bientôt, j’aurai 75 ans. Il faudra que je parte d’ici et que j’aille où les gens sont payés pour s’occuper de moi. Je sais que vous m’aimez. Je sais aussi que, les premières années, vous allez venir me chercher à Noël, mais que bien rapidement ce sera moins compliqué de venir me visiter le 26 ou le 27 décembre en m’apportant un nouveau pyjama. Je ne vous blâme pas, elle va vite, la vie. Je suis la meilleure personne pour savoir à quel point elle va vite. Rapidement, vos visites vont s’espacer si bien que, sans qu’on le voie venir, je ne saurai maintenant plus quelle saison est en cours. Chaque fois, lorsque vous viendrez me visiter, je vais me demander de quelle génération de ma famille vous êtes. C’est un beau problème. Ça veut dire que mes enfants assurent ma descendance et que, je l’espère, ils véhiculent toutes les valeurs que j’ai essayé de leur inculquer durant les 75 dernières années, malgré le manque de temps, d’outils, de connaissances et d’éducation qui a parfois marqué notre route. J’ai essayé du mieux que j’ai pu de combler ces lacunes avec de l’amour et je suis absolument certaine que mes enfants, mes petits-enfants et mes arrières-petits-enfants font la même chose. Je n’ai pas besoin de plus. Et ça, je ne vais jamais l’oublier.

Avec amour,
Grand-Maman

mariemichellegirardrondmarielortierond

Source photo de couverture

One thought on “Lettre d’une grand-maman

  1. Quel beau texte qui dit les choses comme elles le sont vraiment.
    J’ai ma maman qui a fait de l’alzheimer. Au début, elle se rendait compte qu’elle en oubliait des bouts et ça la désespérait.
    Quand ta maman ne te reconnaît plus, c’est très difficile de faire son deuil avant le temps afin de ne pas trop souffrir de son absence en sa présence!

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