Menu

À go on pagaie, 150 à la fois

Y’a fallu du guts pis un peu, beaucoup de naïveté et d’insouciance pour s’embarquer. Un moment d’absence. L’envie de réaliser un exploit, même si on n’est pas médecin ou athlète. La course est à la mode, le trekking aussi. On aurait pu s’embarquer pour un marathon, un Ironman ou le Kilimanjaro, mais on a choisi le Fleuve.

Certains savaient que ça allait être souffrant, quelques uns croyaient que ce serait quand même tough, mais tout le monde ignorait que ce serait aussi grandiose et satisfaisant.

Jeudi matin, Canal Lachine, Montréal. On s’est assis dans nos bateaux pour quatre jours, question de pagayer jusqu’à Québec, plusieurs heures. Beaucoup d’heures. On a pris nos pagaies, et on les a fait pédaler dans l’eau douce. On a pris des breaks pour dîner, des pauses syndicales pour laisser passer les navires marchands. On a flotté, ça a tangué des fois aussi. On a piqué nos tentes le soir, pris des douches dans des remorques sous des airs de country (Festidouche, t’as mis du soleil dans mes fins de journées). On a cru que des vannes nous étaient passées sur le corps, mais c’était juste les kilomètres qui s’accumulaient dans nos épaules. On a écouté des shows en plein air, vidé des gallons d’eau de nos gourdes.

kayak

Je pensais jamais faire ça, pagayer 67 km dans une journée en kayak (j’ai rien d’une finissante en sports études ou d’une joueuse universitaire de basket).

C’est kitsch de même, mais on a le goût de dire merci, après une épreuve comme ça : aux organisateurs visionnaires un peu fous, aux bénévoles qui nous ramassaient parfois mais qui souriaient toujours, aux supporteurs de 150 crinqués qui avaient décidé de nous donner des fonds.

Il y a eu des millions de coups de pagaie dans le fleuve. Il y a fallu y croire très fort, plus que le vent absent, le courant parfois intense, le soleil, la chaleur. Des fois je focusais sur l’eau, les rives qui passaient. Je me demandais pourquoi je m’étais imposée ça. Des fois, je pensais aux milliers de dollars amassés pour ce trip, pour Jeunes musiciens du Monde. Aux enfants et aux jeunes qui allaient avoir des cours de musique gratuits grâce à notre descente. D’autres fois je demandais à ma partner de me compter des jokes ou de chanter une toune. Entre deux coups de pagaie, on a versé des larmes, on a fait de notre mieux.

On n’a pas fait d’opération à cœur ouvert sur l’eau, on n’a pas changé le monde. À 150, on a juste amassé plus de 100 000$ pour une bonne cause ; les enfants, la musique. Leur donner des opportunités qu’ils n’ont pas, ou qu’ils ont moins, contrairement aux tout-petits qui ont la chance de faire du hockey, du patinage artistique, qui sont dans les scouts ou qui vont dans des camps de vacances.

Des fois, quand tu penses que t’as plus de jus, ben t’en as encore (prends ta paille de Camelbak et bois. Believe). On a passé sous le pont Laviolette en criant, après 40 km en continu sous un soleil de plomb.

Cette année fut celle de la persévérance. Des kayakistes ont dû faire preuve de lâcher-prise, accepter ce sur quoi nous n’avons pas de contrôle. Notre corps, la chaleur, les vagues. Et quand on devait se faire remorquer, on avait tous le cœur gros, mais on n’oubliera pas les plus belles pages, les vagues. On a fait ce qu’on peut pour se soutenir et pour se dépasser.

Ceux qui ont dû s’arrêter ont toute mon admiration ; tant qu’à ne pas pouvoir pagayer, vaut mieux encourager ceux qui restent, les motiver, leur jouer de la cornemuse le matin pour les starter. Et puis quand on n’avait plus confiance en nous, il y avait quelqu’un pour le faire et croire que ça se pouvait.

No matter what, on est passés sous le pont de Québec dimanche, on a longé le château Frontenac, puis accosté à Beauport.

kayak québec

Oublie pas qu’au bout du parcours, il restera des traces. Le goût du Gatorade dans ta bouche, des ampoules dans tes mains, pis un doux sentiment de high sur lequel on a tous surfé quelques jours après. Le feeling d’avoir tout donné pour une cause louable.

De t’être dépassé (il y a deux ans, tu n’avais jamais fait de kayak de mer. Ou presque).

Les gens sur terre, on n’y serait jamais arrivés sans vous. Ceux qu’on appelait quand on avait le goût de lancer la pagaie par-dessus bord. Ceux, celle, celui qui te disait : tu es exceptionnelle de faire ça, tu es capable. Oublie pas de boire de l’eau, étire-toi pour pas être raquée, puis quand la distance entre toi et moi sera celle d’un cheeseburger, sur la plage, je vais te serrer fort dans mes bras. Quand ça spinait dans ma tête, mon kayak prenait quelques nœuds de vitesse de plus.

Quand tu as vécu live ce moment à l’apogée du défi, tu aurais été nulle part ailleurs dans le monde, même pas en Afrique. Mon highlight de l’été, je l’ai vécu à Sorel-Tracy, Batiscan, Neuville, Portneuf, Beauport. Pis sur l’eau.

Gang de Montréal, on est revenus en bus dimanche soir, tout mêlés, half asleep sur des bancs inclinés en velours, l’esprit entre deux eaux. On a fait un stop au Madrid. Curieuse ride sur la 20 sans rien de spectaculaire ; même chemin en sens inverse, mais avec asphalte.

Si c’est pas la route qui fait que c’est beau, dans l’fond, c’est peut-être la manière de la prendre. Embarque-toi dans des projets de fou comme ça. Et à 150 à avancer en même temps, ç’a encore plus de chance de réussir.

Josiane A.Regimbalcamilleleblancrond

Par Josiane Regimbal

3 thoughts on “À go on pagaie, 150 à la fois

  1. Magnifique texte ! Bravo !! Il résume tellement bien ce que j’ai vécu ! J’avais deux mots à l’esprit à la fin : Éprouvant et exaltant !! Merci !

  2. C’était tout à fait ça! Exact description de ce que j’ai vécu aussi. Souffrance physique, endurance mentale mais grâce à tous les encadreurs, bénévoles, artistes, soigneurs, participants et jusqu’à notre bien aimé commodore nous avons réussi!!! Bravo pour ce magnifique texte. Merci à tous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2020. Tous droits réservés
Conception de site web - Effet Monstre