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La crainte de mon anniversaire

Ça m’a pris des années avant d’apprendre à nager, puis des années à cesser d’en avoir peur. Puis vinrent les deux, en même temps. Et la vie et ses vagues. En même temps. De quoi t’as peur toi? Moi j’ai peur d’un paquet de trucs. J’ai peur que mon chien s’étouffe en mangeant un bout de céleri, j’ai peur que ma grand-mère pleure parce que le chat est parti et j’ai peur de trouver un tsunami dans un chinois biscuit. Aussi, je me console en me tournant dans la tête  que la peur est l’une des compositions fondamentales de l’essence humaine et qu’il est naturel de la ressentir. Si tu me disais que toi, tu n’as jamais eu peur, je te rirais probablement au nez. (Pas pour être impolie, oh non ça jamais.) Mieux encore, j’éclaterais de rire jusqu’à t’en mouiller les pieds. (Je demeure toujours polie, tu sais.) Ce n’est pas que je ne te croirais pas (en fait oui, c’est pas mal ça) mais non, je ne te croirais pas. Si je te disais que moi, ma peur, ce sont les anniversaires, me rirais-tu au nez? Pire encore, éclaterais-tu de rire jusqu’à m’en mouiller les pieds? (Restes polie envers moi, quand même!) Je t’accorde un oui, mais ce n’est pas grave, je comprendrais. Ça sonne écho quand je le dis à haute voix aussi.

Alors voilà, je le crie tout bas sur papier, j’ai peur de mes anniversaires. Depuis quelque temps déjà, j’anticipe la venue de mes vingt ans et le voici, le jour où je me sentirai probablement noyée à l’idée d’avoir les phares sur moi. Ce n’est pas la crainte de vieillir ou l’anticipation d’une pousse blanche. Ça ressemble plutôt à une incapacité de recevoir, que ce soit des croisières ou des bouées. Mais encore. Il y a autre chose. Et sans vous mentir, au moment où j’écris ces mots, je saute du haut d’une falaise, sans aucune idée de ce qui se passera ensuite ou de ce qui se cache en dessous des flots. Mais à ce qu’on dit, les fonds marins sont jolis et je crois encore aux trésors enfouis.
C’est aux anniversaires que j’ai compris que les absences de mains tendues se font encore plus ressentir. Et que parmi mille mains, cordes, bouées et canots de sauvetage, je n’y trouve pas le tien. Je n’y trouve plus le tien. Et ça, ça me traîne vers le bas fond. Mais tu étais censé être là. C’était écrit sur la carte de navigation. Et c’est en nageant un peu plus que j’ai appris à mieux épouser la forme des vagues, sans bouée, sans flotte ni rien d’autre d’ailleurs. Ainsi je devine mieux qui les souffle et qui les endort.

J’ai appris que de se retrouver au beau milieu d’une mer ne signifie pas forcément que nous sommes seuls à pagayer. Qu’il y a la mer, la « grand mer », la mère et la grand-mère  aussi. Et que le vent qui lève les vagues et le « contre-vent » est invisible à l’œil nu, mais qu’il n’en demeure pas moins inexistant. Que les absences sont peut-être des présences invisibles. Tout comme toi tu l’es.

C’est à se demander si l’absence et la présence ne serait pas confondues parfois.

Alors joyeux « an-hiver-serre », (qui se fait sentir comme un hiver qui se serre puis se casse dans ma gorge.)

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Par Mélina Gagnon

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