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Le pouvoir des mots

D’aussi loin qu’elle se souvienne, les mots ont toujours été importants pour elle. Elle avait une dizaine d’années, pas plus, lorsqu’elle comprit le pouvoir que certains discours ont sur les gens. Blessée par un geste posé par sa mère, elle avait ressenti le besoin de se défendre et de la blesser à son tour. Du haut de ses 10 ans, une phrase en guise de poignard avait été la méthode la plus efficace qu’elle avait trouvée.

Une fois adulte, elle se souvenait parfaitement des longs moments de son enfance passés à écouter le son des mots plus que les mots eux-mêmes. Un accent ou une façon particulière d’articuler étaient suffisants pour la fasciner et le nombre de minutes où elle pouvait rester silencieuse et immobile à écouter ces personnes était sans fin. Puis, elle avait commencé à écrire. Pour passer le temps, pour vider son cœur, pour avoir l’air intéressante même, parfois.

Les mots qui sortaient de sa bouche, de son crayon et de son clavier étaient d’une efficacité redoutable. Des mots d’amour, souvent. Des paroles dures et blessantes aussi. Ironiquement, elle était devenue elle-même très efficace pour fuir certains mots de la part des gens qui l’entouraient. La liste des choses qu’elle préférait ne pas entendre rallongeait au fil des années. Elle était passée maître dans l’art de détourner l’attention d’elle dès qu’elle sentait qu’on allait prononcer des mots qui étaient sur la liste de ceux à ne pas dire.

Et puis, à force de censurer habilement les autres contre leur gré, elle avait commencé à se censurer elle-même. Dans le déni, elle aimait dire qu’elle n’écrivait plus parce qu’elle avait épuisé la quantité de beaux mots en elle. Qu’elle était à sec. Elle aimait croire qu’elle allait vivre encore des naufrages et des tempêtes qui n’auraient que des mots comme seuls remèdes. Parce que c’est pour ça qu’elle écrivait, au fond, pour calmer le torrent qui tournoyait au fond d’elle. Certains jours, elle se demandait quoi faire lorsque les tempêtes sont bien là, mais que les bouées ne flottent plus. Parfois, elle relisait même certains de ses écrits d’avant, comme s’ils avaient été écrits par quelqu’un d’autre. C’était plus facile d’apprécier les mots lorsqu’elle avait l’impression qu’ils venaient d’autres mains. Elle savait bien qu’écrire, c’était la seule chose qu’elle savait faire. La seule chose qui suscitait l’attention des autres envers elle. Si elle avait été un peu plus honnête avec elle-même, elle aurait même avoué qu’elle le faisait un peu pour toute cette attention, précisément. Il faut croire que c’était tout de même insuffisant puisque, sans raison, elle avait arrêté d’écrire, doucement, tout comme elle avait commencé.

Lentement, le chaos que l’absence d’écriture avait créé en elle avait pris toute la place. En plus de recommencer à écrire, elle s’était servie de ça, par instinct de survie, pour faire du ménage. Elle avait tout dépoussiéré. Elle avait fait le ménage dans sa tête, dans les erreurs du passé. Celles des derniers mois, les pires, devant toutes les autres. Voir ses erreurs en noir foncé sur du blanc immaculé l’avait secouée, mais elle avait réussi à laisser tout ça derrière elle. Juste après, les mauvaises décisions, une après l’autre, bien en évidence. Les décisions prises dans la panique et motivées par la peine et la douleur. Celles qu’elle avait cru prendre au mieux de ses connaissances et de ses moyens, mais qui n’avaient fait rien d’autre que créer une immense boule d’anxiété dans le creux de son ventre. Elle avait écrit pendant des jours. Elle avait écrit les phrases trop vites prononcées. Les phrases envoyées pour se sauver, celles qu’on dit pour satisfaire son interlocuteur alors qu’on pense tout le contraire. Des mots affreux, lourds et douloureux. Des mots qu’elle avait regrettés instantanément. Des phrases qu’elle avait voulu aspirer de toutes ses forces avec sa bouche dès qu’elles sont sorties.

Elle avait dépeint tous les rêves enfouis aussi. Les rêves non classés, exposés, prêts et en attente. Les petits, les grands, les rêves fous et les plus réalistes aussi. Ces songes qui font sourire, portraits de lumière et d’espoir. Elle avait écrit les promesses empilées avec les plus belles couleurs qu’elle avait pu trouver en elle.

Elle savait maintenant qu’elle pouvait écrire. Elle savait comment et pourquoi. Elle était prête à le faire pour survivre, pour ressentir, pour vivre. Non seulement elle savait que les tempêtes et les orages reviendraient, mais elle savait aussi que les futures histoires, les amours à venir, les road trips interminables, les gens qu’elle allait aimer, les gens qu’elle allait détester, les fêtes d’anniversaire, les mariages, les funérailles, les deuils et les déchirements allaient aussi revenir et que ces moments, aussi brefs soient-ils, allaient continuer de créer de magnifiques mots au bout de ses doigts. Alors, elle allait continuer, contre toute attente.

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Marie Lortie Côté

Source photo de couverture: Pinterest

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