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ÉducationS

Je reviens à la charge avec l’un de mes sujets de prédilection – j’enseigne à l’Université Laval, après tout! – l’éducation, pour les dangers de ses manquements et quelques-uns de ses nombreux visages.

L’éducation. Pourquoi en parler au singulier? Elle est pourtant plurielle. Apprendre à survivre comme le font les enfants d’immigrants sans-papiers à qui on interdit l’accès aux bancs d’écoles au Québec, ou tenter de vivre dans une société qui utilise des savoirs auxquels on n’a pas accès, comme c’est le cas pour la moitié des natifs et natives de chez nous, ou encore apprendre tout en s’intégrant et en travaillant, comme l’offre depuis peu des communautés québécoises fortes de l’initiative d’une poignée de leurs citoyens : on devrait parler d’éducations.

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Je travaille depuis 13 ans avec les immigrantes et immigrants, et rares sont les personnes qui m’ont inspiré autant d’admiration, qui ont montré autant de résilience à mes yeux.

En cette rentrée scolaire 2016, comme lors des précédentes, des centaines d’enfants d’immigrants sans-papiers, donc sans statut, ici, au Québec, sont privés d’éducation. En fait, ils pourraient aller à l’école, mais il faudrait pour cela que leurs parents déboursent pour chacun d’eux 6000 $ par année, et cela à part des autres frais de matériel, vêtements, activités, sorties, etc.

Rappelons que pour l’essentiel, les parents de ces enfants sont venus ici d’urgence, le minimum sous le bras, pour fuir une situation désespérée qui menaçait leur survie dans leur pays, et que le gouvernement ne leur ayant accordé aucun statut légal ici, ils n’ont pas le droit de travailler. 6000 $ par an par enfant? Impossible pour nombre d’entre eux.

Les parents de plus d’un millier d’enfants, l’année dernière, étaient néanmoins parvenus à se saigner ce 6000 $ ou 7000 $ par année.

Et pour les cœurs durs qui clameront que ce n’est que justice que chacun paie les services qu’il utilise, j’émettrai la petite parenthèse suivante : cette pratique du Québec va à l’encontre de la « Convention relative aux droits de l’enfant des Nations unies, signée par le Québec en 1991, qui prévoit l’éducation gratuite pour tous les enfants, sans égard à leur origine ou à leur statut.

Toutefois, la Loi québécoise sur l’instruction publique n’a pas été modifiée et exclut toujours les enfants d’immigrants sans-papiers.

À la veille de la rentrée scolaire, le collectif Éducation sans frontière dénonce, cette année encore, ce statu quo, et rappelle que dans d’autres pays, comme aux États-Unis, les enfants peuvent aller à l’école, peu importe leur statut. »1

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Il semble par ailleurs de plus en plus inexact d’affirmer que l’éducation est une priorité pour le Québec, qui accuse un recul au regard de l’alphabétisation, comme le relate un tout récent rapport de la plateforme en éducation de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) : « près de 50 % de la population active âgée de 16 à 65 ans du Québec éprouvait des difficultés de lecture et […] 27 à 30 % des travailleurs en entreprise avaient besoin d’une formation de base. »2

À titre de comparaison, ils ne sont que 10 % dans la Belgique francophone et moins du tiers du peuple marocain à être analphabètes. Je concède toutefois ne pas avoir les données concernant les analphabètes dits « fonctionnels ».

Mais dans une société où des jobines au salaire minimum demandent aux candidats d’être bilingues, où toutes les factures, recherches d’emploi et transactions de base s’effectuent par Internet, où même les personnes les mieux instruites peinent à trouver un médecin de famille, à faire valoir leurs droits auprès de leur propriétaire devant une augmentation abusive du loyer, à convaincre un employeur de les embaucher elles et pas les autres, essayez d’imaginer une journée dans la vie d’une personne qui peine à lire, plus encore à écrire, qui a besoin d’un travail ou de faire une demande d’aide financière ou alimentaire quelconque en attendant de recevoir un salaire, dont l’enfant a des problèmes de santé, qui peine à payer les factures, qui n’a aucun diplôme… essayez de survivre à une journée : quelle sera votre priorité, et comment vous y prendrez-vous?

J’ai travaillé dans un organisme communautaire d’alphabétisation des gens d’ici et d’ailleurs. Chaque facture, chaque achat, la moindre recherche, la plus petite démarche devient une montagne pour ces personnes.

C’est pourtant le quotidien de la MOITIÉ de la population québécoise adulte. Pensez-y.

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Il existe heureusement des projets inspirants qui intègrent l’éducation autrement, en répondant aux besoins d’apprendre et de travailler simultanément. La francisation, telle que proposée dans les municipalités de Fortierville et de Sainte-Françoise, et dispensée par mon amie, ancienne collègue et initiatrice du projet Céline Auger, en est un excellent exemple.

Ces municipalités se sont dotées d’une véritable opération de grande séduction, avec autobus pour transporter les candidates et candidats intéressés à s’y installer, à visiter leurs magnifiques contrées. Là, elles ont présenté à leurs invités les fermes, les vaches, le travail agricole. Les familles de Népalais et de Syriens invitées ont été séduites : ce mode de vie était le leur dans leur pays avant la guerre, avant la pauvreté, avant la misère.

C’est ainsi que des familles immigrantes, déjà familières avec la campagne, l’agriculture et la nature, ont été ravies de ne pas être contraintes d’intégrer les villes, et se sont vues accueillies, avec offre de formation en français langue étrangère (francisation) ET emploi dans une ferme laitière avec salaire à la clé.

Elles ont ainsi vu leurs besoins, et leurs espoirs, en voie d’être comblés dès cette saison.

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Comme quoi, quand on ose sortir des sentiers battus et prendre le temps de s’interroger sur les besoins et désirs des gens qui nous entourent, en communion avec eux, on peut tout accomplir.

ElizabethCyrrondcatherine-jodoin

Références 1 / 2

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