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Mon équilibre

Depuis que je suis une enfant, je suis totalement fascinée par les hauteurs. Particulièrement par ces artistes qui marchent sur une corde raide, tendue entre deux bâtiments ou en haut d’une falaise et ce, au péril de leur vie. Pour ma part, lorsque je me retrouve en hauteur, je perds complètement mes moyens, et c’est peu dire. Je me mets à trembler incontrôlablement, je pleure, je fige comme une statue. Je perds la notion du temps, du lieu et je ne sais même plus comment agir pour me sortir de cette situation. Je souffre d’acrophobie, c’est-à-dire de la peur du vide.

Malgré cela, c’est un drôle de paradoxe, je me suis toujours comparée à une funambule. J’ai eu l’impression toute ma vie de marcher sur une corde raide, au péril de ma vie. De mettre un pied devant l’autre en essayant de ne pas tomber. Il m’est même arrivé de ne simplement plus pouvoir avancer. Parfois, le vent qui sifflait dans mes oreilles était la plus douce des berceuses. À ce moment, je n’entendais plus rien que je ne voulais pas entendre.

Au début, j’étais seule sur ma corde. Puis mon balancier est arrivé. Un balancier est un mécanisme qui aide à garder son équilibre en balançant notre poids de manière égale de chaque côté. Je pensais avoir un allié en ce balancier, en fait. Mais de chaque côté, le poids est devenu de plus en plus lourd. Je me sentais écrasée par celui-ci. Mon père et ma mère se sont assis de chaque côté de mon balancier. Selon les journées, selon les moments, chacun pesait plus lourd, à son tour. Je devais donc compenser pour le poids de celui qui était plus léger et vice-versa. Je suis devenue celle qui leur permettait de garder leur équilibre. Je devais garder le mien et le leur. Puis mon frère, tel un petit koala, est monté sur mon dos. Au moins, lui, il restait dans mon centre de gravité naturel. Il me pesait moins lourd que mon balancier inégal. Je suis devenue la protectrice de mon frère, la confidente de ma mère, la conseillère de mon père. Qui étais-je au milieu de ceux-ci, sinon une poutre qui gardait tout ce beau monde loin du vide, chacun à son poste?

Je me suis mise à danser, pour oublier. Écrire pour ne pas penser. Le vent, la musique, étaient mes meilleurs amis contre les mots poignards qui pouvaient sortir de leurs bouches. Le vide m’attirait tellement. Ce vide sous mes pieds qui me faisait si peur m’a semblé d’un grand réconfort tellement de fois. À force de porter tout ce poids sur mes épaules, mon dos se courbait et je sentais mon âme devenir de plus en plus grise. La corde sous mes pieds sciait ma chair tendre. Personne ne m’a demandé de porter ce poids, d’être l’équilibriste qui rallie et protège tout le monde ; c’est un rôle que j’ai endossé naturellement, au péril de ma vie et de ma santé mentale. C’est un choix inconscient que j’ai fait, mais c’était celui qui, il me semble, allait me sauver et sauver ma famille.

Ainsi, à l’aube de ma vie adulte, j’étais complètement épuisée de ce rôle. Puis j’ai rencontré une personne merveilleuse qui m’a montré que je n’avais pas besoin de porter le monde entier sur mes épaules. Il m’a montré que je pouvais me délester de ce poids que je me suis imposé. Il m’a permis de vivre une relation dans laquelle je ne marche pas sur une corde raide. Avec lui, je pouvais marcher sur le sol comme tout le monde. Je pouvais même courir, sauter et voler si je le souhaitais. Je me sentais si légère. Et enfin moi-même et reconnue comme tel.

Auparavant, je ne me permettais pas de vivre dans mes relations, je me contentais de survivre. Avec son arrivée, je me suis permis de vivre. Je ne peux pas dire que j’ai trouvé l’équilibre parfait, même aujourd’hui. Mais au moins, quand je me retrouve avec trop de poids sur les épaules, il est là pour le porter avec moi, ou pour m’aider à l’enlever. Il est là pour m’aider à départager ce qui m’appartient de ce qui ne m’appartient pas.

Maintenant, je n’ai plus besoin de vent, de musique, de danser ou d’écrire pour me perdre et oublier les mots difficiles. Quand il m’ouvre ses bras, je me sens comme si c’était là où toute ma vie je rêvais d’être. Où je me devais d’être. J’ai compris que je pouvais me reposer sur une épaule quand je me sens plus fragile et que je pouvais être autre chose qu’une poutre. Je suis moi, entièrement, totalement. Et lui, il est mon équilibre, à travers les tempêtes.

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Par Catherine Desjardins

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