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Madame Beaurivage

Madame Beaurivage

Portrait d’une cliente par une barista gênée

Je suis depuis longtemps fascinée par les gens qui deviennent des habitués d’un endroit. D’un bar. D’un café. D’un dépanneur. Quand je parle d’habitués, je parle de ces gens qui finissent par faire partie des meubles. Ils sont bien connus des propriétaires et des employé.es, parlent généralement beaucoup et n’ont jamais besoin de préciser leur commande. Je ne fais pas partie de cette catégorie d’habitués, timidité oblige.

Je travaille dans un café, depuis quelques semaines. Qui dit café dit vie de quartier et qui dit vie de quartier dit… habitués. Je suis une commis de comptoir relativement timide. Ce qui veut dire que je vais te servir poliment, avec le sourire, parfois même avec quelques blagues d’usage, mais que ça me prend énormément de temps à devenir chummy-chummy avec un.e client.e. C’est un peu hors de ma zone de confort. J’ai par ailleurs une grande capacité d’écoute.

Une maudite chance.

Je ne mentirai pas : il y a toujours des habitués qui gossent un peu. Ma trrrrrrès vénérable carrière dans le service à la clientèle a pu me le confirmer à plusieurs reprises. Des gens sympathiques, mais qui parlent trop, ne saisissent rien au langage non-verbal, qui te racontent leur vie en long en large et en technicolor. De ceux qui passent la porte et qui accaparent toute ton attention et celle de tous les autres clients pour te parler de ce qu’ils ont mangé pour souper hier.

Et il y a Madame Beaurivage.

C’est il y a une semaine de ça. Entre dans le café une vieille dame vêtue d’un manteau aussi délavé que ses yeux et coiffée d’un chapeau orné de fleurs en feutre. Alors que ma collègue s’occupe de la transaction (un café, un muffin) et que je m’applique à faire disparaître une tache du comptoir, elle nous regarde tout à tour et s’exclame, presque théâtralement :

« Mesdames, je suis ravie de faire votre connaissance, aujourd’hui, et d’être en vie. On voit la vie différemment après avoir frôlé la mort. »

Trente minutes plus tard, lorsqu’elle fut sortie du café en nous promettant de revenir souvent, nous connaissions les détails de son opération récente et de son opinion sur le suicide, ainsi que le nom de chacun de ses médecins, sa couleur favorite et sa propension à la verve et aux envolées quasi-lyriques.

J’étais à la fois terrifiée et ahurie. Elle avait déballé tout ça sans sourciller, la voix forte et les yeux pétillants. 77 ans et plus allumée qu’un lampadaire.

Elle est revenue quelques jours plus tard alors que je travaillais seule. J’étais un peu stressée, je ne me sentais pas vraiment d’attaque à entretenir une conversation interminable. Elle s’est assise à la table pile en face du comptoir et s’est mise à me parler. À me poser des questions sur des tas de sujets. Je répondais, polie. Chacune de mes réponses engendrait une anecdote rocambolesque de sa part.  J’avais un peu hâte que d’autres gens arrivent pour me laisser le temps de souffler. Presqu’une heure est passée avant que deux clientes prennent place à côté d’elle. Qui plus est : deux clientes presqu’aussi volubiles qu’elle.

J’ai continué à travailler tranquillement, soulagée de ne plus être au centre de son attention. C’est en l’écoutant parler avec ses deux voisines de table – oui, écouter les conversations est une activité que j’adore, surtout lorsque je suis en train de travailler—qu’elle est passée de cliente intrigante qui me met mal à l’aise à cliente tout droit sortie d’un livre. Tout y est passé : des discussions sur l’art, le féminisme et la politique aux blagues salaces et aux anecdotes croustillantes sur des anciens amants. J’étais bouche bée. J’apprenais, incrédule, qu’en plus d’être une nouvelle habituée du café, Madame Beaurivage avait fait le tour du monde, qu’elle avait été enseignante, reporter, doctorante, fugueuse et peintre. Vous me direz que n’importe qui peut mentir, et vous avez raison. J’ai cependant toutes les raisons de croire que ma nouvelle cliente favorite est un personnage de roman.

En revenant du travail, ce soir-là, j’ai beaucoup pensé à Madame Beaurivage. À ce qui peut se cacher derrière chaque personne qui tente d’engager la conversation avec moi, sur mon lieu de travail. Les personnes âgées, surtout. Celles qui peuvent parfois sembler agaçantes, au premier abord.

Et je me suis dit qu’à sa prochaine visite, moi aussi, j’aurai des questions.

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