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Première semaine au Japon en solo

Soudain se poser la question, confortablement installée devant les monts acérés qui couvrent l’horizon de l’Ouest, de l’autre côté de la vitre de l’aéroport de Vancouver… Se demander tout d’un coup pourquoi.

Pour toute réponse, hausser les épaules.

Pourquoi pas?

Épilogue sur Tokyo. Devant une myriade de visages, de paysages et de faits divers qui mériteraient au moins chacun 500 mots.

Posée entre deux chapitres, l’avant et l’après voyage, je ne me sens d’attaque qu’à te servir une sorte de plateau de souvenirs en devenir, qu’à tenter de déployer, pan par pan, les fines facettes d’un éventail.

Je pourrais te parler de Yoda sensei, non peu fier de son nom, qui, claudiquant avec entrain, me guide du point A au point B, d’un « Il était une fois… » à l’autre avec la verve d’un conteur.

D’Alejandro, l’otaku mexicain qui préfère s’affamer plutôt que de se restreindre dans sa quête passionnée de cartes Yu-Gi-Oh (les plus brillantes le mieux) dans les méandres du ventre de la métropole.

De Hideo sensei, prince du karaoké, qui, chef d’orchestre devant le tableau blanc, ne parle pas simplement le japonais, mais le chante plutôt, avec la virtuosité d’un soliste.

De la discrète coquetterie de Nodoka, bouche en cœur, lèvres rouges, perdue dans son grand chandail de fashionista refoulée.

Du matcha. Partout. Matcha matcha matcha dont je ne saurai jamais me tanner.

De Jun sensei qui tripe sur le fou de Bassan.

D’un Japon qui, un matin, me réveille en s’ébrouant.

(De mon tranquille étonnement…)

De Yu, le musicien voilé derrière les secrets de ses kanjis, figé sur le mur de la gare et qui, chaque matin, suit les passants de son regard fixé par l’objectif, billes noires sur fond de grisaille.

De boire du saké comme du jus : dans une boîte de carton avec une paille.

De boire du saké tout court.

D’Iona de Genève, la belle, l’imposteur qui peut confondre le plus japonais des Japonais, avec ses hautes pommettes et ses grandes amandes de mirettes.

De Kanta aux yeux « bleus » qui rêve de faire du cosplay son passeport pour le tour du monde.

D’une brochette de nuages, dits mitarashi dango, tout juste grillés, moelleux et chauds faisant trempette dans leur sauce soya caramélisée.

De la froideur de ma chambre et de la chaleur du bol de toilette.

De l’humour pissant de ma télévision.

De l’art de doser le sucre. (Pâtisseries, combien vous me manquerez…)

Du fashion misstep d’enfoncer ton bonnet sur ta tête; ça se porte sur le bout des idées, à tout le moins, ça en donne l’impression, ici.

Des imposants corbeaux qui posent pour ma lentille dans les parcs où on chasse la feuille rouge comme le petit gibier avant les premières neiges.

Du générique du film qui m’a fait renifler, de tout son long apprécié par jeunes et moins jeunes cinéphiles dispersés aux quatre coins de la salle monstre. Générique sur fond d’une chanson que je ne sais plus oublier. Nandemonaiya…

D’une poussette bondée de chats (manœuvrée par un gars en tracksuit brun)… Minets, semble-t-il, on ne peut plus cool à l’idée de jouer les catins.

De cet inoubliable bol de ramen mangé sous le regard, sinon bienveillant, du moins curieux, d’un gros poisson dans un petit bocal.

De s’enfarger par hasard dans une ride de Tokyo : avenue de maisons de carton… Plutôt des sortes de barques à bitume stationnées le long du trottoir, conduites pour aller nulle part par des capitaines en haillons.

Des yeux qui, perchés au-dessus d’un masque blanc, fixent parfois, mais si peu souvent. Regards curieux, regards fuyants.

De mes sauveurs et sauveuses japonais. Votre courtoisie n’a d’égale que votre générosité (et patience…).

Des faces familières, têtes d’amis, têtes d’amours, dont je ne saurais, éventuellement, que m’ennuyer.

Du kitsune qui me rend visite en rêve…

Comme si c’était un signe.

Que malgré mon statut d’aspirante tokyoïte et mes égarements d’étrangère, j’étais malgré tout au bon endroit.

Je pourrais te parler de choses et d’autres encore, mais je saurai mieux te les écrire.

De toute façon…

Je repars des personnages plein les poches. Mon agenda plein d’attentes. Peu m’importe pourtant puisque le Japon m’a soulagée de quelque chose comme d’un poids. À me pousser devant moi, mon Tokyo parmi d’autres m’a confié qu’il fait bon de se savoir mystère et mieux encore de s’apprécier tel quel.

D’être seul, parfois, mais d’être soi, souvent.

D’investir les silences sans chercher à les combler. De s’entendre rire. Au creux des mains de la masse citadine et de ses innombrables solitudes.

De rire quand même.

Parce que de toute façon…

Je repars des visages plein les poches.

Maintenant comme plus tard.

D’ici là, pour sûr, mata ne, Tokyo!

SARAHMTABMORROND

Par Sarah Marcotte-Tambo

marielortierond

Marie Lortie Côté

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