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Retrouver son artiste intérieur

À 5 ans, je voulais devenir dessinateur. J’entrevoyais déjà les merveilleux animaux de la jungle qui naîtraient de mon crayon d’adulte. Quand je me suis retrouvé sur les bancs d’école, je trépignais d’impatience avant les périodes de bricolage et de dessin. Lorsque le temps des fêtes approchait (comme c’est le cas en ce moment), je devenais une véritable usine à décorations de Noël, évitant à mes parents bien du magasinage.

noel
Moi, à 5 ans

Aujourd’hui, j’ai 26 ans. Les crayons que je laissais traîner partout dans la maison familiale ont été troqués pour des stylos soigneusement rangés dans les tiroirs de mon appartement ou dans mon étui. Mon papier cartonné s’aligne désormais dans l’ouverture de mon imprimante. Sur un des murs de ma salle à manger, un vieux dessin de 3e année, que j’exhibe avec dérision plutôt que fierté, constitue l’unique vestige d’une époque où ma fantaisie explosait quotidiennement en maelstrom artistique.

Le temps et la société m’ont écarté de ce que trop de gens appellent mes folies, mes légèretés, mes lubies, mes chimères. On me dirait aujourd’hui de prendre un pinceau et je serais aussi inconfortable et angoissé que j’aurais pu l’être à 5 ans devant une longue équation mathématique que je maîtrise depuis plus de 10 ans. Wow! Bel échange! Ça en valait TELLEMENT la peine! Voyez que j’ai tout de même gagné en ironie avec le temps.

Heureusement, l’écriture s’est installée timidement, secrètement dans ma vie, question de tempérer le trop plein de prosaïsme qui la définit. Grâce à elle, j’essaie désormais de me rapprocher du petit gars de 5 ans que j’ai abandonné. Qu’il était sage ce petit blond qui transfigurait ses rêves, les impressions qui le marquaient, ses émotions en formes et en couleurs. Je vivais alors avec les images plutôt qu’avec les chiffres.

Pourtant, en 26 ans de vie, j’ai grimpé des montagnes parmi les plus belles au monde et me suis retrouvé à regarder par en bas pour admirer les nuages qui se déroulaient à mes pieds. J’ai enfermé dans un écrin intérieur les ineffables moments amoureux où j’ai cru voir le temps se dérégler. J’ai vécu l’amitié, la nostalgie, la solitude, la mélancolie et j’ai stocké mes plus sublimes émotions dans ma mémoire. Mes images, mes désirs, mes expériences ; comme je les caresse au fond de moi, comme ils me sont précieux, comme ils m’habitent. Il y aurait de quoi faire un chef d’œuvre. Un auteur pas trop mauvais disait qu’un artiste n’est qu’un traducteur, qu’il n’a qu’à transposer les richesses intérieures accumulées dans sa vie, pourvu qu’il soit en mesure de descendre suffisamment profondément en lui pour retrouver ce qu’il a d’unique, ce qu’il ne partage avec personne.

J’ai découvert le mot « réifier », il y a de cela quelques temps. Ça veut dire transformer une chose immatérielle (image, souvenir, émotion) en quelque chose de palpable. C’est un mot que je ne connaissais pas à 5 ans, c’est plutôt un mot que je vivais, que je rendais concret dans mes envolées imaginatives. À 5 ans, je devais avoir l’intuition qu’un souvenir, qu’une impression, qu’une image pouvaient se perdre, qu’il y a une urgence à les rendre concrètes, à les réifier. Transfigurer ce qu’il y a en soi dans une œuvre, bref créer, c’est laisser une trace, c’est s’assurer que ce que l’on vit ne se perde pas dans les montagnes de souvenirs qu’on accumule inutilement. Les joyaux qu’on porte au creux de soi, pourquoi ne pas les utiliser ? Pourquoi ne pas en faire les couleurs d’une fresque, les mots d’un texte, les notes d’une musique ?

Transfigurer notre temple intérieur, c’est aussi vivre davantage dedans, vivre auprès de ce que l’on a le plus à cœur, de ce qu’on a de meilleur. C’est certes une joie immense, une fois l’angoisse de se révéler passée. Pour cela, il suffit de retrouver le courage dont on faisait preuve à 5 ans.

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Mon dessin de 3e année

Davidmorissetterond

Par David Morissette Beaulieu

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Marie-Ève Joseph

Source photo de couverture

4 thoughts on “Retrouver son artiste intérieur

  1. Merci de mettre verbalement ce que je ressent au fond de moi.
    Tu vois, quand j’étais petite je me voyais devenir artiste, je ne savais pas quel métier j’allais exercer mais je savais que j’allais dessiner, tracer des lignes avec des mots et mettre de la couleur pour mes pensées. Mais depuis que j’ai commencé les études supérieurs, que j’ai une petite job, je n’ai pas trouvé le temps de continué a faire, comme je m’amuse à me le dire, mon  »petit journal illustré » que je fais depuis… des années! Je ne peux même pas m’imaginé à quand ça remonte. J’ai toujours eu un petit carnet sur moi pour dessiner mes émotions, mes aventures et tout ce que je vivais depuis que je savais faire des bonhommes allumettes, mais j’ai troqué le carnet pour un agenda, désormais me rappelant ce que j’avais a faire et non plus ce que j’avais fait.

    • Merci de ce commentaire précieux! Certes, on écrit pour soi, mais on rend nos textes publics pour qu’ils aient un effet sur les gens.
      Merci Arielle de m’avoir lu et d’avoir partager quelques émotions communes avec moi

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