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Le sens de la mémoire

C’était un yo-yo.

Ç’aurait pu être une grosse souris, une auto téléguidée, une boule de pétanque. Mais non. C’était un yo-yo. Un yoyo bleu parfait de verticalité dans la côte de la rue de Tunis. La rue de Tunis pas à Tunis, mais à Beauport. Une rue standard, proprette, grise et verte de sa personne.  L’objet en question semblait avoir été lancé exprès pour moi.

Je jouais dans l’entrée.  Je ramassais les seuls cailloux blancs dans l’océan de cailloux gris qu’était ton stationnement. Ces cailloux étaient spéciaux, plus beaux que des diamants. Je les gardais longtemps, parfois des mois, avant de leur trouver un emballage adéquat. Une boîte? Trop commun. Un simple emballage de papier? Trop banal. Je finissais la plupart du temps par te les offrir tels quels, tellement ils étaient beaux.

Tu m’appris bien plus tard que ces cailloux n’étaient pas précieux, mais simplement peints en blanc et mélangés aux autres. Ils provenaient de la carrière à ciel ouvert près de chez moi, celle qui ressemblait au cratère d’une bombe Tsar. Je rêvais d’aller tout au fond de cet énorme trou, d’en sentir l’immensité, mais tu m’as toujours conseillé de ne pas essayer. J’ai toujours suivi ce conseil.

Le yo-yo continuait sa descente. Même les cailloux, blancs ou gris, ne l’arrêtaient pas. Après d’incroyables sauts et slaloms, il termina sa course au beau milieu de la rue, devant le stationnement. Fouine que j’étais, j’ai couru. Qui n’a jamais rêvé d’un yo-yo libre roulant de par le monde? Au moment où ma petite main atteignait enfin l’objet, une voiture surgissait à quelques mètres de moi, aussi déplacée qu’un bâton dans une roue de vélo.  Je ne vis presque rien, à peine les phares mi-clos du vieil engin m’effleurèrent le front que j’étais déjà sur le trottoir, prise dans tes mains crispées.

Tu hurlais. Les maisons pliaient comme des crêpes de chaque côté de nous.  L’arbre dans ta cour perdait toutes ses chenilles et les fleurs de l’hibiscus de mamie se recroquevillaient dans leurs grandes feuilles. Hébétée, j’ai mordu ton bras jusqu’à en avoir du sang plein la gorge et j’ai crié moi aussi.  Tu es tombé sur le dos, tous les cailloux étaient gris et je me suis enfuie. Le yo-yo dans ma main était un cœur qui pulsait. J’ai couru comme une fusée jusqu’à ma chambre, jusqu’à mon lit, jusqu’au sommeil et j’ai oublié, bienheureuse, la tête sur l’oreiller.

*

Je viens de déménager dans un appartement que tu aimerais, je pense. Dans une ville que tu ne connais pas, mais que tu aurais adorée, j’en suis certaine. J’y ai une chambre, un petit nid où je tente d’entretenir la douceur. Le jour du déménagement, en tentant de faire passer la bibliothèque par la porte d’entrée, quelque chose est tombé. C’était le yo-yo.  J’ignore toujours comment et pourquoi il se trouvait là. Doucement au début, mais vite juste après, il a dévalé les marches, le trottoir, la rue et n’est jamais revenu. J’ai été d’une tristesse de fer pendant plusieurs jours après ce départ. Beaucoup plus triste que lorsque toi, tu es parti.

À l’annonce de ta mort, je n’ai pas pleuré. Aux funérailles, je n’étais qu’élans de joie et de sourires. Les mois et les années à visiter ton absence et tes yeux vides s’envolaient enfin. Tu redevenais fort et attentionné, tu étais à nouveau le papi combattant qui boit du vin et qui rit plus fort qu’une corneille. Il y avait bien un trou de quinze ans entre l’incident du yo-yo et la fermeture du cercueil, ça n’avait plus aucune importance. Ta mort te rendait toute ta gloire et je me souvenais, admirative.

Je me souvenais surtout de l’odeur âcre du sous-sol, chez toi et mamie. Tu y faisais du vin rouge, boisson étrange que je n’avais pas le droit de boire.  Assise sur un petit escabeau de bois taché de peinture, je te regardais attentivement manipuler tubes, cuves et bouteilles. Tu m’expliquais calmement  et en détails les étapes de fabrication de ce jus de raisin réservé aux grands.  Dans ces moments, je n’étais plus une petite fille. J’avais droit à la voix sérieuse que tu prenais lorsque tu parlais du gouvernement ou de l’état des routes. Tu utilisais des mots compliqués tels que « fermentation » et « cépage. » Je sentais déjà, à cette époque, que ce que tu m’offrais était tout sauf une connaissance approfondie de la fabrication du vin maison.

Tu m’offrais du temps. Et ce temps, cette attention, ce sérieux, c’était ton amour grand comme  un pays. C’était maladroit, certes, même un peu effrayant. Comment les petites filles qui tournent encore dans leurs robes peuvent-elles comprendre que derrière un grand homme qui hurle à cause d’un yo-yo et d’une voiture se cache un homme rongé d’amour qui a peur, peur, peur?

C’est plus tard qu’elles comprennent, ces petites filles. C’est devant un énième verre de rouge solitaire, au milieu de la nuit, la tête pleine d’amour et de courses de yo-yo.

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