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Flirter avec la mort

Ce n’était pas sa première apparition dans ma vie. Elle s’y était déjà pointée. Elle m’avait déjà tourmentée. Mais jamais autant. Jamais elle ne s’était montrée aussi tentatrice et séduisante que lors de ces mois difficiles. Elle commença par revenir dans ma vie de temps à autre. C’était en novembre. Je n’allais pas bien depuis quelques mois, mais sans plus. Ma tête se remplissait peu à peu de noirceur. J’ai tenté d’en parler, mais les professionnels que j’ai rencontrés ne m’ont pas prise au sérieux. Je me suis donc dit que ce n’était probablement pas sérieux, que j’étais juste fatiguée et que ça allait passer.

Décembre arriva. La neige, les journées plus courtes, la fin de session. Elle prenait de plus en plus de place dans ma vie. Mes yeux se creusaient. Mon corps n’était plus qu’une enveloppe que je traînais entre mes occupations diverses. Elle m’appelait souvent. Elle n’était pas assez présente pour que j’en parle. Sauf à une amie proche en qui j’avais confiance. Mon amie m’a amenée dans un établissement d’urgence psychiatrique, car elle s’inquiétait du fait que j’avais des idées suicidaires. On m’a laissée partir en me disant que je faisais déjà tout ce qu’il était possible de faire. J’ai tellement pleuré. Je me sentais seule et stupide de me sentir aussi mal…

Le temps des fêtes a passé. Mon énergie était à son plus bas. La fin de session m’avait complètement démolie mentalement et physiquement, en plus du fait que je travaillais à temps plein pendant les fêtes et que je suis tombée malade. Pas le temps de récupérer, la session d’hiver recommençait relativement tôt. Je me suis littéralement tirée par le bras pour me rendre à mes cours durant les deux premières semaines. Je continuais de vivre ma vie comme si de rien était. J’ai toujours été bonne pour faire semblant de bien aller.

À l’intérieur, c’était tellement autre chose qui se tramait. Durant ces deux semaines, elle avait pris de la place, tellement de place. Je n’avais pas de raison précise pour vivre ce que je vivais. J’avais l’impression de me plaindre le ventre plein. J’avais tout pour être heureuse et pourtant. Et pourtant. J’étais dans l’incompréhension la plus totale de mon mal-être et de moi-même. Et, en même temps, je n’avais aucune énergie pour investiguer tout ça.

La nuit, je me revoyais en boucle. Boucle infinie. Moi qui passe à l’acte. Encore et encore. Ça ne me faisait rien de m’imaginer le faire. Je ne dormais plus. Je ne faisais que me voir. Puis, le jour, je tombais dans la lune et je revoyais ces mêmes images. Moi passant à l’acte. Je savais ce que je ferais. J’avais même consulté des forums qui expliquaient comment se suicider sans se rater. J’étais prête. Je devais juste me trouver une date. C’était une question de jours.

Le 20 janvier 2016, je me suis chicané avec mon conjoint. Une chicane banale, qui fut tout de même assez violente verbalement. Je lui répétais constamment combien je me sentais vide, inutile pour quiconque et combien il serait mieux sans moi. Je parlais comme un automate. Il a fini par me poser LA question : as-tu des idées suicidaires? J’ai répondu oui. As-tu un plan? J’ai répondu oui. Il m’a demandé quel était mon plan. J’ai dit que je ne voulais pas lui dire, pour pas qu’il m’en empêche. Il m’a dit que ça ne fonctionnait pas comme ça, qu’il m’aimait et voulait m’empêcher de passer à l’acte. Il m’a dit que, depuis quelques semaines, il me voyait les yeux grands ouverts la nuit, il voyait ce vide dans mon regard et surtout il voyait que je n’étais déjà plus là dans mes yeux… J’avais deux options : ou bien j’envoyais un message à mes amies proches pour leur dire ce qui se passait ou bien il appelait la police et m’emmenait de force à l’urgence. J’ai choisi la première option, sans conviction, en me disant que mes amies allaient bien s’en foutre de ce qui se passait. C’était hors de question pour moi de revoir un cinquième médecin en quelques mois qui allait sans doute encore me dire que tout allait bien. J’ai accepté d’écrire à mes amies. J’ai accepté aussi de me laisser une dernière chance et d’aller dans une clinique sans rendez-vous le lendemain. Après tout, un jour de plus, un jour de moins… Je n’avais plus rien à perdre.

Si je suis encore ici pour écrire c’est que mes amies ont répondu à mon message. Elles ont été présentes sans failles, du début de mes démarches auprès d’elles jusqu’à aujourd’hui. Elles m’ont posé des questions sans détour et elles ont été débordantes d’amour. Si je suis encore ici, c’est qu’une médecin extraordinaire m’a enfin comprise et écoutée. Merci à Dre Nathalie Dagenais de m’avoir prise au sérieux, enfin! Si je suis encore ici, c’est surtout grâce à mon mari qui a eu le courage de me confronter à moi-même au lieu de laisser des non-dits planer entre nous. Par amour.

Les idées suicidaires, ça s’insinue tellement sournoisement. Ça commence par prendre un peu de place, puis ça devient une obsession. Tu deviens persuadé que c’est la seule solution. Tu deviens persuadé que personne ne t’aime et ne te prend au sérieux. Mais bien souvent, ça ne paraît pas. Je suis certaine que bien des gens seront surpris en lisant ce texte. De savoir que j’ai autant flirté avec la mort, que j’ai failli passer à l’acte.

La semaine de la prévention du suicide approche à grands pas. Celle-ci se déroulera du 29 janvier au 4 février prochain. Si tu te bats présentement contre des idées suicidaires, donne-toi encore une chance. Une journée de plus. Parle à un ami, appelle le 1 866 APPELLE, écris un courriel à un proche. Tu en vaux la peine.

Si tu connais quelqu’un qui semble mal aller, n’hésite pas à poser les vraies questions à cette personne. Et surtout, sois présent, sans jugement et avec beaucoup d’amour.

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Par Catherine Desjardins

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Geneviève Lamoureux

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