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Tu as oublié mon nom

Les fleurs Myosotis sont aussi appelées des « Ne m’oubliez pas » ou « Forget me not ». Ce sont les fleurs officielles de la Société Canadienne d’Alzheimer.

Quand j’étais petite, je t’admirais pour tes talents artistiques. Notre génération est fanatique du Do It Yourself ou DIY, toi c’était ta passion, ton mode de vie. Couture, tricot, décorations, bricolages, tes dix doigts si habiles pouvaient tout faire. Tu nous cuisinais de la soupe et quand nos petites bouches difficiles se plaignaient de ne pas aimer les légumes, tu rétorquais que ce n’était pas de la soupe aux légumes mais de la soupe à la soupe, tout simplement ! Et alors nous riions et mangions sans dire un mot. Tu appelais toutes tes petites filles les « poutchounettes ». Il y avait grande « poutchounette », moyenne « poutchounette » et petite « poutchounette ». Certains de mes meilleurs souvenirs d’enfance prennent place à votre chalet à Papi et toi, où vous m’aviez aménagé une chambre car je passais mes étés presque entiers là-bas.

Tu as vécu soixante magnifiques années de mariage avec Papi avant que la vie ne te le vole cruellement. Depuis cet instant, on te sent t’éloigner doucement. Physiquement tu es là, mais ton esprit vagabonde souvent vers le ciel. Il s’envole retrouver ces êtres aimés que tu as perdus.

Ça a commencé par de petits oublis, des détails, rien d’important. Tu t’es crue lundi alors qu’on était samedi. Rien de grave. Tu as commencé à poser plusieurs fois la même question. Tu n’avais pas entendu la réponse. Rien de grave. Tu as oublié qui est venu te voir hier. Mais tu te souviens de cette fois ou nous avions essayé de monter une commode pendant plus de 5 heures et de tous nos fous rires cet après-midi-là. Peu importe qui est venu te voir hier, tu te rappelles les bons vieux souvenirs. C’est l’essentiel.

Puis tranquillement, ton esprit a eu de plus en plus de difficulté à séparer les souvenirs, à distinguer le vrai du faux, les rêves de la réalité. Tu as perdu le fil du temps, le passé s’est mêlé au présent. Des personnes disparues il y a longtemps ont refait surface dans tes rêves et tu les a crues vivantes. Parfois, pendant quelques poussières de minutes, tu nous reviens et alors la réalité te frappe de plein fouet. La douleur des pertes te serre le coeur. J’ai vu à quel point il a été difficile pour toi de perdre l’amour de ta vie. Je ne peux qu’imaginer la souffrance ressentie à revivre cette tragédie encore et encore. Mon coeur flanche chaque fois que je dois te rappeler qu’il nous a quittés il y a 4 ans déjà.

Je vis si loin, je ne te vois pas assez souvent et il n’en est que plus évident à chaque visite à quel point la maladie gagne du terrain. Tu ne m’appelles plus ta moyenne « poutchounette », tu ne te souviens pas de mes visites, tu ne ris plus au souvenir de mes étés au chalet. Seule dans ta grande maison de briques rouges, tu ne distingue plus ton environnement. Parfois, tu te crois de retour au lac, dans le chalet de mon enfance. Ta mémoire te ramène au temps où tu étais plus heureuse. À Noël tu m’as dit avec tellement de bonheur que tu avais hâte au lundi parce que Catherine arrivait. Tu ne pouvais pas comprendre pourquoi je te disais que j’étais juste là devant toi. Je crois sincèrement qu’à cet instant, tu savais que j’étais ta petite-fille, du moins tu savais que j’étais quelqu’un que tu aimais mais tu n’aurais pu dire quel était mon nom…

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Par Catherine Rouleau

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Marie-Ève Joseph

Crédit photo : Catherine Rouleau

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