Menu

Grand-papa sur les lunes

Mais grand-papa, « elles seront inconsolables ces nuits…» (dirions-nous) si nous doutions d’une seule étoile que la lune saurait éclipser l’amour dont tu nous couvres.

Grand-papa. Une année s’est immiscée entre toi et moi. Entre nous et toi. On dit que les années défilent à Internet haute vitesse, mais je ne suis pas d’accord. À quoi ça sert de s’abonner à des forfaits illimités si je ne peux même pas envoyer un message texte à la personne qui me manque le plus dans tout l’univers? Depuis un an, j’ai l’impression de propulser des cris qui s’étouffent aux nuages. Je ne sais pas si c’est le facteur vent qui fait en sorte que mes lettres ne se rendent jamais à destination, mais je l’ai signalé et la Dame Nature est demeurée sans réponse. Peut-être que c’est la gravité. C’est la faute à Newton, voilà. La faute à Newton et sa foutue loi gravitationnelle.

J’ai d’abord voulu t’écrire. Aux funérailles, on m’avait demandé d’écrire un éloge funèbre à réciter à la messe, mais les pointes des étoiles m’ont lacéré la gorge et la gravité a aspiré mon courage à l’intérieur d’une tombe sans épitaphe. Puis, je t’ai écrit sur une fraîche neige, mais la neige n’a jamais cessé de neiger et tout s’efface avant la fin des choses. Tout s’efface toujours avant la fin des choses. J’ai ensuite croisé des mots pour en faire des croisés, mais les maux ont pris le dessus. Tout réussissait à prendre le dessus sauf moi. Tu sais, j’aurais voulu te réciter la plus belle poésie du monde, mais aucune rime n’aurait su rendre les notes de ta juste valeur. Elles étaient belles, tes mélodies de vie, mon grand-papa. C’était comme si aucun mot ne méritait de te décrire. Aucune lettre n’était assez grande pour écrire ton prénom. Baudelaire n’aurait pas su faire. Même Baudelaire n’aurait pas su mieux faire. Et j’aurais eu beau épouser toutes les langues du monde, marier les plus belles sonorités ensemble que j’aurais eu le sentiment d’échapper, de laisser glisser une note entre mes doigts. De te laisser me glisser entre les doigts. Parce que ta beauté d’âme était innommable et innombrable. Comme une aurore. Oui, exactement.

Tu sais, on vient tout juste de célébrer ton anniversaire de décès et je me suis demandé pourquoi on n’avait pas célébré le jour de ta naissance. On aurait dû fêter ta vie plutôt que le jour de ta mort, mais la planète a tourné au ralenti pour 2016. Durant cette année, on a rencontré l’inconsolable. On lui a serré la main, mais elle nous a collé à la peau. La première arrivée, la dernière à partir. On s’est presque promis fiançailles, mais je ne crois pas que c’est ce que tu aurais voulu. Néanmoins, on s’est fait l’école de la vie pour réapprendre par cœur l’essentiel. Jour après jour, on a appris à s’éponger les joues, à se remaquiller et à faire des sourires funambules. Puis on a terminé la lecture de tes livres, terminé tes mots croisés entamés et ta bouchée de pain laissée sur le coin d’un comptoir. Je suis sûre que tu serais fier de nous voir aller. Des vrais astronautes, j’te jure.

On se rencontre encore quelques fois, à l’intérieur de coup d’oeil haute-vitesse, sur des vieux clichés de polaroid, à l’odeur d’une note d’eau de Cologne ou d’une parole. J’ai eu peur que la gravité me retire ta voix, tes mimiques, tes blagues, tes phrases toutes faites qu’on a apprises par cœur au fil des années. J’ai eu peur d’oublier ta façon d’être, de faire, d’exister. J’ai beau tout écrire et réécrire sur la fraîche neige, la neige ne cesse jamais de neiger et tout s’efface toujours avant la fin des choses.

Je ne sais pas si tes lunettes sont assez fortes pour lire mon texte de là-haut, je ne sais pas si ma voix est assez pointue pour percer la gravité de la planète et je ne sais même pas si le Wi-Fi se rend jusqu’à chez toi. Dans toutes les choses que je ne sais pas, il y en a une dont je suis certaine. Je sais que tu es là. Je ne sais pas où, je ne sais pas quand, mais je le sais et je le sens. Et je sais qu’aucune lune ne saurait éclipser l’amour dont tu nous couvres. Je ne sais plus comment compter le nombre de lunes que tu as changées en soleils pour nous. Elles sont indénombrables.

Et ces lunes, tes lunes, on les presse fort contre nos lèvres chaque soir avant de s’endormir. Parce que si la neige vient à effacer ta voix, tes mimiques, tes blagues, tes phrases toutes faites qu’on a apprises par cœur au fil des années, il y a une chose qu’elle ne saura jamais faire fondre ; les braises de ton amour.

melinagagnonrond

Par Mélina Gagnon

audreydumontrond

Audrey Dumont

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2020. Tous droits réservés
Conception de site web - Effet Monstre