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Pourquoi papa s’en va toujours?

On m’a souvent dit que tu n’étais pas prêt à avoir d’enfants. À avoir un enfant. À m’avoir moi. Que tu n’avais même jamais pris le temps de te le demander. Sûrement parce que du temps, tu n’en avais pas. Tes inscriptions à toutes ces ligues de balle, de fers à cheval, d’anneaux et de poches le justifiaient. Ça occupe des soirées, ça. Toutes tes soirées. Ah oui, il y avait aussi les quilles. Été comme hiver, printemps comme automne, tes sports de loisirs étaient ta priorité. Cela prenait beaucoup de ton temps. Tout ton temps. Pis le temps que tu n’avais pas, eh bien tu le prenais pour aller à tes veillées de danse. Tu adores la danse sociale. Je doute même que tu aimes plus ça à cause du « social » que de la danse elle-même. C’est tellement toi ça, le « social ».

Tu travaillais déjà 40 heures par semaine dans une usine. Tu revenais « noir comme le poêle », pour reprendre ton expression. Le bain de l’époque pourrait en témoigner. Être soudeur à la semaine longue dans d’immenses réservoirs, ça salit son homme. Ça avait même assombri ton humour. Dès que tu avais un public, tu y allais de ta meilleure : « Je suis soudeur la semaine pis soudure (saoul dur) la fin de semaine! » Le monde riait. T’es un bon vivant. Jamais fâché, toujours souriant. Je te décris et te redécouvres en même temps.

Pis à travers ton horaire chargé à rendre fou Monsieur Wong et ses p’tites semaines de 80 heures au dépanneur du coin, je suis arrivé. Gras comme un voleur. Un voleur de temps, un voleur d’activités, un voleur de vie, de ta vie. Je te rassure, tu ne l’as jamais fait sentir en ma présence. Tu n’étais pas présent. Pendant ce temps, elle s’est chargée de se sacrifier. Tu sais, elle? Celle avec qui tu as eu le voleur? Celle qui devait répondre à un enfant de 4 ans à la question « Pourquoi Papa s’en va toujours? ». Celle-là même avec qui tu partageais tous ces bons moments avant mon arrivée et qui te suivait dans toutes tes sorties. Toutes, sans exception. Celle qui tentait tant bien que mal, chaque fois, et ce, durant quelques heures, de te ramener au bercail, alors que toi tu trouvais qu’à 4 heures du matin, la soirée était encore jeune, jeune comme dans ton jeune temps. Tu en avais maintenant 33. « Ça arrête quand, le « jeune temps », maman? »

T’as toujours été un sacré compétiteur, mais tu considères qu’avec un enfant, il n’y a pas de championnat à gagner à s’en occuper, à l’élever et à l’instruire. Pas de médailles à accrocher sur le coin d’un miroir, ni de plaques sur le mur avec, inscrit dessus, « Première position – changeur de couches ». Pas de trophée à recevoir comme papa de l’année, outre celui composé d’un rouleau de papier de toilette enrubanné et monté sur des bâtons de Popsicle que l’on admire et tournoie de tous les sens en espérant probablement trouver un côté plus beau à admirer. Je l’ai bien vue, ta déception, quand je te l’ai donné après avoir passé tout l’après-midi à la maternelle à le monter. T’aimes tellement les trophées. Le décorer de mes petites mains malhabiles et revenir à la maison en courant, tomber, me faire mal, pleurer, de peur de l’avoir brisé avant même de pouvoir te le montrer. D’accord, il était laid, mais c’était mon trophée laid à moi. J’ai su à ce moment que ce ne sont pas tous les trophées que tu aimes, finalement, car tu n’as pas cru bon jouer le jeu pour obtenir celui-là. T’as refermé la porte et quitté pour une autre de tes soirées, prenant soin de me dire où aller le déposer. Après quelques jours, je l’ai jeté de rage. Tu ne t’en es jamais rappelé.

T’as suivi cette voie durant tous les moments où j’avais le plus besoin de toi. Le mot « moment » est faible, car je pensais à « majeure partie du temps ». Puis vous vous êtes séparés. Pardon : elle t’a quitté. Elle s’est occupée de moi jusqu’à ce que je n’aie plus de besoins essentiels. Toi, à ce moment, tu revenais dans ma vie. Tu es revenu car tu as réalisé que tu allais devoir faire face à ta plus grande bataille, à ton plus grand combat, et ce, pour le restant de ta vie : l’alcoolisme. Qu’avais-tu réalisé, au juste? Je ne l’ai jamais su. Tu es un grand compétiteur. Le plus grand que je connaisse. Toujours gagner à tout prix, sinon la participation ne vaut rien. Tu as souvent goûté à la victoire qui te permettait de festoyer jusqu’à « pu soif » pour cette raison, et jusqu’à n’y voir plus clair pour une meilleure raison encore. La défaite t’en donnait plusieurs pour te camoufler derrière elle pour l’oublier. Bien que les coups ne soient pas toujours de la même intensité, j’imagine un combat n’ayant jamais de fin.

J’ai compris plus tard que l’abandon n’est pas un choix que tu as fait, mais qu’il était le résultat de ta dépendance sur laquelle tu n’avais aucun contrôle. Tu en as marqué des points, dans ta vie sportive; l’étagère à la maison soutenant tes résultats sous la poussière était là pour le confirmer. Mais ceux-ci sont minimes, vu ceux marqués envers moi depuis. J’ai recréé chez moi une tablette avec de vieilles bouteilles de bière pour toujours me le rappeler, y laissant même mourir dessus la poussière. (Pour la poussière, ne cherche pas le symbole, c’est par paresse d’époussetage.) Tu auras été, somme toute, un bon père et un merveilleux grand-papa. Considère que tu as amplement remboursé ta dette sur ce que tu as su accomplir par la suite, et sache que ceci complète la boucle.

J’aurais bien aimé te dire tout cela pendant que tu étais encore parmi nous, mais je n’ai pas eu la force de le faire quand il était encore temps et, depuis, quatre années se sont écoulées. Peu importe, tu auras réussi avant ton départ à joindre, réparer et réassembler les liens qui nous unissaient. Justement, ce ne sont pas là les qualités que l’on reconnaît chez les bons soudeurs, papa?

Par Patrick Laperrière

catherinejodoinr

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