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Des arbres à abattre

« Il n’y a plus de bon théâtre! »

L’homme assis en hors champ, c’est le narrateur. En fait, c’est Thomas Bernhard, le double du dramaturge, c’est l’homme qui critique à mesure la pièce Des arbres à abattre qu’il a écrite, pas quand il était acteur dans la pièce qu’il a écrite, mais bien quand il était auteur de la pièce qu’il a écrite avant de jouer dedans. Il existe, chancelant sur sa chaise, hors des lignes, des dialogues, avec sa voix teintée de stream of consciousness à la Virginia Woolf. Il observe ce qui se passe, là, dans la maison, dans la cage, derrière les fenêtres de ce qui semble une triste scène de films d’auteur qui n’en finit plus de finir.

Les invités, apôtres du milieu artistique, attendent l’élu, l’acteur du Théâtre Impérial, pour souper. Mais il n’arrive pas, il se fait attendre, c’est un acteur.

La pièce coup de fouet de l’auteur autrichien Thomas Bernhard, mise en scène par le reconnu Krystian Lupa, a ouvert mon Carrefour avec fracas! On y assiste à un véritable discours sur l’art mourant qui ne vit plus dans le risque, mais dans le confort que lui procurent les partenariats avec le milieu politique et la surconsommation, lieux dans lesquels les lucioles ont été brûlées, voire calcinées, par les grands projecteurs.

Des amis de longue date se rejoignent dans la somptueuse demeure des Auersberger, suite au suicide d’une amie commune, Joana, actrice à la carrière défaillante. Pendant cette longue veillée funèbre, les invités s’intoxiquent et s’avilissent dans l’alcool, et tombent dans un coma commun qui reflète ce qu’ils sont, des êtres fantômes d’un art qui ne bouscule plus.

Une soirée qui s’allonge puisque le comédien n’arrive pas. Une célébration du deuil d’une femme qui n’a pas « réussi », qui a été oubliée, mais pas par lui, le dramaturge. Alors qu’il se remémore ses souvenirs avec la suicidée, on comprend qu’elle a déjà été sa muse, avant de sombrer dans l’alcool et la dépression. On revisite des moments passés, à la Eternal sunshine of the spotless mind de Gondry, moments où il écrivait pour elle, comme en lui faisant l’amour. Le spectre de Joana, cette actrice que le public a aperçu dans une vidéo au début de la pièce, revient alors sur scène, pour redonner un souffle à la trame qui ne cessait d’être ralentie.

Puis, enfin, l’acteur arrive. Imbu et égocentrique (comme tous les autres), y va de commentaires interminables sur son art, qu’il juge supérieur à celui des auteurs, car que serait-il sans nous, les comédiens? « Il n’y a plus de bon théâtre », souffle alors le bouffon alcoolique, hôte de la soirée. Débats sur l’art, hommages au suicide, exhibitions et tordages de chignons allument alors la discussion arrosée des artistes. Qui donc fait encore de l’art pour l’art? Les artistes sont-ils tous dévolus à la prostitution de leur travail? Sous la critique acerbe du dramaturge qui les observe de son fauteuil, les invités sont jugés pour ce qu’ils sont devenus, des vieux privilégiés. « Je ne fais que jouer ma présence ici. Je ne vis pas la vraie vie, je la joue. »

Voilà une phrase qui devrait faire écho!

Le théâtre sur la table

La pièce polonaise ne sera pas la seule du Carrefour international de théâtre à orienter ses scènes autour de l’espace de la table. En effet, les filles de la pièce Table Rase fouleront les planches du Périscope les 2, 3 et 4 juin. Table Rase, c’est un dernier souper avec la gang, avant que l’amie malade ne flanche. C’est un langage cru, urgent, c’est un témoignage sur l’amitié, le féminisme, le partage. Dans une mise en scène de Brigitte Poupart, les six jeunes interprètent vont vous briser le cœur, et le recoller de la bonne façon.

Enfin, le Collectif Exond& présentera sa lecture-concept Ikea Mörbylånga le jeudi 8 juin prochain à Premier Acte. Le show présente la table comme espace commun, remplacée par les téléphones intelligents et le repli sur soi, la table comme espace de jeu, de discussion, de souvenirs…

Photo de couverture : source

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