Menu

Petite visite nocturne

Une pluie torrentielle avait brusquement interrompu la petite séance de relaxation nocturne. Bien que le soleil n’était plus suspendu au ciel, la chaleur étouffante, elle, avait refusé encore une fois de prendre congé. C’était un 4 juillet, au soir, devant un appartement situé au fin fond d’une banlieue de Québec, ce qui signifie, dans le slang des jeunes, loin de toute civilisation.

L’un sirotait une Molson Canadian en fixant la rue devant lui avec un regard vide, l’autre tapotait frénétiquement son cell avant d’être tous deux surpris par le déluge qui avait décidé de mettre un terme à cet instant un peu trop parfait, un peu trop imparfait.

— Fuck.

— Shit.

— On rentre?

— Ouais. OK.

Le petit 3½ situé au dernier étage avait depuis longtemps montré ses limites en termes d’espace, de confort et de climatisation. Des livres éparpillés un peu partout dans l’appartement rappelaient un peu trop la dernière session d’étude, qui avait pris fin il y avait déjà deux mois. Le lit était occupé par une montagne de vêtements qui s’étendait jusqu’au sol, et la cuisine entière empestait la vaisselle sale, mais aucun des deux jeunes locataires n’avait l’air ou plutôt l’envie de s’en préoccuper. Le ronronnement épuisé du petit ventilateur qui tentait désespérément de rafraîchir la place, luttant en vain contre la chaleur qui avait changé l’appartement en sauna, n’était guère plus paisible.

— Pas question de dormir dans c’te chaleur-là, c’est dégueu, je crève pis je pue, dit-elle.

— […]

— J’vais aller prendre une douche…

— Hey, on va se baigner, répondit-il.

— Quoi? Se baigner? Où ça?

— Notre voisin d’en face, tu sais qu’il a une piscine dans sa cour? Il s’en sert presque jamais, et surtout pas la nuit! On y va live, let’s go!

— T’es malade! C’est sûr qu’il va nous entendre pis il va nous voir! T’imagines si on se fait pogner?

— Pas game. Moi, en tout cas, c’est décidé, je vais aller faire une p’tite trempette. Anyway, on est les deux couverts de sueur pis j’ai pas l’impression que la douche, ça va faire grand-chose.

— OK, vas-y, mais sans moi! Je vais être là pour attendre le rapport de la police quand ils vont t’avoir arrêté.

— T’es drôle, comme si t’allais être capable de rester là à rien faire. Il pleut dehors, c’est la nuit, le vieux dude d’en face va absolument rien voir. M’en vais me baigner, bye-bye, conclut-il avec un gros cheese dans la face tout en ouvrant la porte de l’appartement.

Elle ne sut pas pourquoi son corps s’était levé ni pourquoi celui-ci s’était mis à fouiller de façon agressive dans la pile de linge, avant de se précipiter vers les cinq étages d’escaliers qui le séparaient du rez-de-chaussée.

— Espèce de cave, marmonnait-elle en dégringolant les escaliers, tout en soupirant.

Ensemble, ils traversèrent la rue et ralentirent leurs pas en arrivant sur le terrain de leur voisin. Il était passé minuit, toutes les lumières semblaient éteintes et les rideaux étaient fermés. La piscine, elle, était animée par les quelques gouttelettes de pluie qui tombaient encore.

Sans hésiter, il enleva son t-shirt et se glissa lentement dans la piscine.

— Chut! Arrête de faire autant de bruit, tu vas le réveiller!

— Arrête de crier pis viens-t’en, dit-il en sortant la tête de l’eau. Allez, relaxe.

Elle, qui était visiblement plus gênée, se faufila dans l’ombre pour enfiler le maillot écarlate qu’elle avait apporté.

— Hey, regarde pas, dit-elle tout en enlevant ses vêtements.

Bien sûr, il l’avait fixée tout le long.

Elle se glissa à son tour dans l’eau, rafraîchissante et douce.

Les deux nagèrent l’un autour de l’autre silencieusement pendant un moment, puis se mirent à décrire des mouvements plus amples avec leur corps. La pluie avait cessé, et la lune était maintenant visible, haut dans le ciel.

Elle et lui finirent par se retrouver face à face, chacun fixant le visage de l’autre sans prononcer le moindre mot. Elle s’approcha lentement de lui tout en maintenant leur eye contact et brisa finalement le silence.

— Je… ette-toi dans l’eau, fuck! J’pense que y’a quelqu’un qui nous regarde à travers la fenêtre!

— What?

En tournant légèrement la tête tout en tentant de garder son poker face, il vit à travers l’une des fenêtres le contour d’une sombre silhouette, dans la noirceur.

— J’pense qu’il est là depuis tantôt! continua-t-elle.

— Shit… t’as raison. OK, heu, on panique pas. Y’a pas l’air d’avoir appelé la police.

— On s’en va!

— En fait, je pense qu’il a plutôt bien apprécié notre petite visite nocturne… tu lui as fait tout un show tantôt! ajouta-t-il avec un sourire aux lèvres.

Elle était déjà sortie de la piscine et avait recouvert son corps avec ses vêtements. Il sortit de la piscine à son tour, et tous deux quittèrent rapidement les lieux. Tout le long du chemin, elle éructa une série d’injures qui se perdirent dans les profondeurs de la nuit.

C’était un 4 juillet, un peu après minuit, dans le fin fond d’une banlieue de Québec.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© La Fabrique Crépue. 2020. Tous droits réservés
Conception de site web - Effet Monstre