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L’art de raconter dans les jeux vidéo

L’art de raconter est aussi ancien que l’humanité elle-même. Intimement corrélée à la naissance du langage chez nos ancêtres, cette discipline a gagné exponentiellement en maturité et en complexité à travers les siècles, pour finalement aboutir à la forme telle qu’on la connaît aujourd’hui. Nous sommes passés de peintures sur les murs des cavernes à de gargantuesques ouvrages recensant l’ensemble de notre histoire; de simples petites scènes de théâtre à de véritables œuvres dramatiques jouées dans le monde entier, et du premier métrage cinématographique, dénué de couleurs et de son, aux impressionnantes productions d’aujourd’hui, dont les qualités ne sont plus à redire.

Mais parmi tous ces formats, ces plateformes narratives, si puissantes soient-elles, nul ne parvient à tenir compte des décisions du lecteur, de l’auditeur. C’est bien normal après tout; une fois qu’un livre est écrit, qu’un film est tourné, celui-ci adopte une forme immuable, définitive. Le livre que nous tenons entre nos mains ne va pas changer au cours de notre lecture, pas plus qu’un film va voir sa fin se métamorphoser soudainement pendant notre visionnement parce que nous, auditeurs, souhaitons voir le héros mourir tragiquement plutôt que de le voir venir à bout de ses rivaux.

Cependant, il existe une plateforme qui permet cette prouesse, si je peux me permettre d’appeler cela ainsi. Bon, avant de tous vous perdre à la seule vue du mot qui va suivre, je vous prie de rester avec moi, parce qu’on va parler de jeux vidéo. Pas la forme de storytelling le plus glamour, je vous l’accorde, mais, pourtant, je dois tellement de choses à ce vulgaire « divertissement ».

Beaucoup de gens ont encore une conception très archaïque des jeux vidéo – on pense notamment aux classiques de Nintendo comme Mario Bros., ou, encore pire, aux pionniers du genre comme Tetris ou Pong. Ce reflet nostalgique n’est plus du tout le portrait juste de l’état des choses. Aujourd’hui, nous avons affaire à des productions beaucoup plus complexes qui ont peu à peu appris à centrer leur développement sur un exposé narratif qui nous permet, nous, les joueurs, ou, si je peux me permettre, l’audience, de vivre une expérience fantastique, inégalée. Bref, oui, je suis geek, je m’assume.

Mon premier contact avec ce genre d’expérience est survenu il y a un peu plus de dix ans, en 2006, alors que j’étais un petit préado bien ignorant. Planqué dans le sous-sol de mon ami, je découvrirais pour la première fois ce qui allait devenir notre dépendance pour les quatre prochaines années – à savoir la série de jeux vidéo Halo. Incarnant un super-soldat dans une guerre interstellaire opposant les humains à une alliance extraterrestre écrasant tout sur son chemin, j’ai pu me mettre dans les bottes d’un courageux héros et sauver maintes fois la Terre de l’extinction. Bon, vous me direz que cette description n’a rien de plus banal que les films de science-fiction du même genre qu’on retrouve à la pelletée chez Hollywood. Eh bien, si le scénario partage peut-être une mince similarité, l’intérêt réside dans le fait qu’au lieu de regarder le héros se battre contre des extraterrestres, nous, le héros. C’est nous qui décidons de ses actions, c’est nous qui combattons l’alliance et qui sauvons l’humanité. Et ça, impossible de mettre sur papier le sentiment de fébrilité, d’émerveillement lorsqu’à bord d’un croiseur spatial, nous découvrons pour la première fois les formes d’une installation sidérale titanesque dans l’espace. Voilà donc l’une des caractéristiques dominantes du jeu vidéo – celui de pouvoir vivre plutôt que de seulement regarder passivement.

Et là, vous allez me dire que tout cela n’a pas d’importance quand la seule place qui nous est offerte est celle d’une machine destructrice à la Terminator dont le seul but est de mettre fin à l’existence de la vermine extraterrestre. Détrompez-vous, car la réalité ne peut être plus différente. Nous avons affaire aujourd’hui à des scénarios audacieux, des personnages soigneusement élaborés qui possèdent une personnalité et une profondeur qui n’ont rien à envier aux meilleurs romans du moment, et un univers riche orné d’une quantité inimaginable de détails. Si je reprends l’exemple de Halo, qui brille par la profondeur et la complexité de son univers et des thèmes qu’il aborde (politique, nature humaine, intelligence artificielle), je pense que depuis le début de la franchise en 2001, plus d’une centaine de livres en tout genre ont été publiés sous son sceau, ainsi qu’une série animée et deux films (…quelle ironie). Tout ça pour vous persuader que non, jouer à un jeu vidéo ne se résume pas à sauter à travers des obstacles ou à éliminer tous les ennemis, mais plutôt à vivre une aventure intégrale, complète et réaliste (à l’égard de son propre référentiel) qui nous permet de sortir de notre banale vie quotidienne.

Et si je prenais un autre exemple qu’un jeu de guerre? Le jeu Life is Strange, développé par Dontnod Entertainment et commercialisé en 2015, « raconte » l’histoire d’une jeune étudiante à l’académie Blackwell, voilà. Pas de fusils, pas d’extraterrestres, pas de massacres. Nous sommes plutôt invités à nous mettre dans les souliers d’une collégienne qui se trouve à être dotée soudainement du miraculeux don de pouvoir revenir dans le temps. Mais chaque fois que l’on décide d’user de ce pouvoir – un choix laissé entièrement à la discrétion du joueur – d’inévitables conséquences vont avoir lieu dans l’époque « présente » du jeu. Ainsi, à travers les cinq actes du jeu, j’ai pu prévenir le suicide d’une fille, débusquer le gars de l’école qui roule sur l’or et sauver de la mort ma meilleure amie (de cœur?), alors que le jeu m’offrait le choix de la laisser mourir contre toute attente. Vais-je avoir la chance de vivre ce genre de choses dans la vraie vie? Peut-être bien en partie, si nous demeurons bien téméraires. Dans le cas échéant, l’inspiration que procure Life is Strange (et l’horrible dépression qui en résulte) est un cadeau difficilement refusable. Et contrairement à la vraie vie, dans un jeu, c’est possible de recommencer, d’apprendre de nos erreurs et de les réparer, ce qui constitue en quelque sorte un bon terrain de « jeu » pour nous préparer à ce qui nous attend dehors, dans la vraie vie.

Alors sans plus attendre, lancez-vous dans l’aventure la plus épique de votre vie (peut-être que c’est un peu exagéré, mais alors à peine).

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