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« J’ai le droit, c’est mon opinion »

« Moi, je pense plutôt que les transgenres dans l’armée, on devrait les mettre sur le front pour qu’ils soient les premiers à se faire shooter, ça ferait un ménage. »

Même si j’ai fait l’effort de me désabonner des sites de nouvelles la semaine passée (question d’éviter la vue de ce genre de commentaires), ce commentaire s’est, contre vents et marées, faufilé dans mon fil d’actualité. J’ai beau vivre seul, y’a un gros et puissant « Ben voyons donc, cibole! » quasi guttural qu’y est sorti. Un cri à la portée on ne peut plus nulle considérant que le commentaire n’a jamais été effacé depuis, mais aussi que le gars nous indique en réponse à son propre commentaire : « J’ai le droit, c’est mon opinion. »

Coudonc, je pense avoir manqué le bout où une opinion s’auto-justifie en elle-même. Ben oui, c’est une opinion! Quoi de plus définitif, irrévocable et sans appel qu’une opinion!

« Essaie pas de me convaincre, car, comble de malheur, j’ai la solution pour clore le débat : mon opinion! Et elle est telle que telle! Meilleure chance la première fois, petit gauchiste de première classe! »

« Oh! La gaugauche se fâche, c’est beau à voir! »

De toute beauté.

Tu penses que tous les musulmans sont des terroristes, que les homosexuels décident un bon matin, en prenant leur café, de devenir homosexuels, que des lesbiennes, t’en veux pas dans ta famille (alors qu’on le sait que c’est ben ben acceptable de se crosser là-dessus), que c’est correct qu’une femme autochtone se fasse refuser des soins de santé urgents parce qu’elle n’a pas de carte de la RAMQ (parce qu’à Rome, on fait comme les Romains), qu’un petit gars qui se fait agresser sexuellement par son enseignante, y’en a pas de problème, parce que le petit gars, au moins, y’en profite, le petit chanceux?

Petite mise au point : avoir une opinion, ce n’est pas la même chose que penser. L’acte de penser, c’est entre autres l’acte de remettre en question les croyances qui nous entourent. Remettre en question ce que ta collègue Francine t’as dit à côté de la machine à café sur les transgenres, ce que ton chum de gars pense des réfugiés syriens, ce que le gars a dit à la radio-bac-à-vidanges.

Bref, penser, c’est essayer de se mettre dans la peau d’autrui, de voir les choses sous une autre perspective. Être un tant soit peu humaniste, finalement.

Pis, en passant, une opinion (surtout dans un contexte de surabondance d’informations), n’est malheureusement que très rarement le fruit d’une activité réflexive poussée. Et c’est là qu’une opinion a de bonnes chances de devenir mauvaise.

Le problème, c’est que les gens se servent de ce « droit à l’opinion » comme d’un argument irréfutable. « T’as beau dire ce que tu veux, c’est mon opinion! » Soyons objectifs et avouons que ça sonne comme quelqu’un qui a peur de penser, peur de pousser la réflexion, peur de devoir chercher des faits valides sur lesquels s’appuyer. Sans faire de moi un psychanalyste, on s’entend tous pour dire que cette personne-là, ben, elle risque de ne pas être super ouverte à sortir de sa zone de confort intellectuelle.

On pourrait faire le parallèle avec le mur-solution-à-tous-les-problèmes de Trump. Ce mur est une opinion en lui-même. Le débat est clos, parce que y’a une opinion, et cette opinion-là, on la rend plus forte en lui donnant la forme d’un mur qui clame haut et fort : « On veut rien savoir de vous autres. » Fin du débat. Prenez vos cliques et vos claques et retournez chez vous, l’opinion a triomphé!

J’ai passé une grande partie de mon début de vie d’adulte à me dire que je ne pouvais pas me permettre de me compartimenter à une seule vision du monde et que la force d’une société repose sur sa diversité et, rajouterais-je, à sa capacité d’élargir ses perspectives.

Ouvert aux autres cultures, ethnies, préférences sexuelles et prises de position. Je ne suis pas sur la défensive de quoi que ce soit, je ne suis pas sur l’offensive, je suis sur l’ouverture.

Nous sommes 7 milliards d’individus sur une planète d’un système solaire faisant partie d’une galaxie, laquelle n’est qu’un infime point dans un superamas de galaxies parmi tant d’autres. Nous sommes trop infimes pour être en guerre contre nous-mêmes. Aimons-nous, et, de grâce, prenons la peine de penser réellement quand vient le temps de se forger un point de vue sur un fait social, une idéologie, ou une croyance populaire.

Pis, soyons honnêtes les uns les autres, on s’entend qu’un corps qui ressent de l’amour risque plus d’être en santé qu’un corps qui ressent de la haine tous les jours. Pas besoin d’un doc en médecine pour savoir ça.

Par Julien Émond

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