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La grimace

Un après-midi gris d’automne 2009. Ride d’autobus de mon 6 et demi laitte dans Hochelag’ jusqu’à la maison de ville de ma mère à Pointe-aux-Trembles. J’ai ouvert la porte.

Il était là, tout petit pis gêné, habillé en orange de la tête aux pieds, couleur qu’il allait porter presqu’exclusivement pendant les mois suivants; mom trouvait ça beau, du orange, sur la peau noire.

« Je te présente Léo. »

Pendant ma ride de bus, un million de pensées avaient spinné dans ma tête. Pourquoi ma mère voulait un autre enfant, un nouveau bébé? Mon frère, à peine deux ans plus jeune que moi, et moi, on était pas assez? OK, elle était avec son nouveau mari depuis une quinzaine d’années à ce moment-là, lui, il avait pas d’enfants… Mais pis, ça? On était là, nous! Honnêtement, malgré les efforts de ma mère de m’habituer à l’idée, les nombreux marathons de la série « Une histoire d’adoption » à Canal Vie qu’elle m’a zéro-subtilement forcé à regarder, j’étais pas vraiment d’accord. Je comprenais pas.

Mais quand je l’ai vu, tellement mini pis vulnérable pis cute, petite patate de 16 mois dont on allait être la cinquième famille… J’ai su qu’il était mon frère.

Ç’a été un drôle d’après-midi. On était assis tous les trois, ma mère, mon beau-père et moi, à le regarder, sachant pas trop quoi faire; on gère ça comment, un baby qu’on connaît pas, mais qui va très certainement être à nous?

Je suis partie après quelques heures, moitié déconcertée, trois-quarts émue. Sur le pas de la porte, j’ai regardé Léo et je lui ai fait une grimace. Il m’a retourné cette grimace la semaine suivante, dès qu’il m’a vue. J’ai su qu’il était mon frère.

Les semaines, les mois ont passé. Visites des travailleurs sociaux, passages en cour, attente, puis, en juillet 2012, près de trois ans après notre première rencontre, l’adoption fut officiellement déclarée. J’ai su qu’il était mon frère.

On se le cachera pas, cette relation-là est pas toujours facile. Léo a 20 ans de moins que moi; je pourrais être sa mère. Il est Noir et je suis Blanche. Il est un petit garçon, je suis une jeune adulte. On n’aura jamais habité ensemble, on connaît pas vraiment le quotidien l’un de l’autre. Il a, à cause de son histoire, des difficultés d’attachement qui le suivront toute sa vie. Tellement de choses auraient pu faire qu’un lien ne se crée jamais.

Mais avec plein de patience et d’amour, notre relation s’est tranquillement parsemée de p’tits moments plein de love. Lui qui, à deux ou trois ans, criait « Lady Gaga! » dès qu’il voyait une fille blonde à la télé, parce qu’il savait que c’était ma chanteuse préférée. Moi qui lui montre à faire du yoga. Nous qui, depuis le jour 1, avons la tradition de jouer à la « tag » dès que j’arrive chez ma mère, pis elle qui nous crie d’arrêter de courir dans la maison (c’est tout le temps moi qui se fait chicaner #pasjuste). Lui qui me dit des secrets au téléphone. Moi qui l’amène au McDo pis à la piscine Jarry. Nous qui inventons une chorégraphie sur Shake It Off de Taylor Swift. Lui qui appelle mon chum « son beau-frère ». Moi qui lui dis « Je t’aime » même si lui, il ne me l’a jamais dit, parce que je sais qu’au fond, une grimace parle beaucoup plus que trois petits mots.

C’est beau, la famille. Voir les traits d’un enfant avec lequel on a aucun lien se calquer aux nôtres, année après année. Expliquer que même s’il est pas né « dans le ventre de maman », lui aussi, il fait tout autant partie de la gang. Se reconnaître dans les regards, les gestes, les expressions. Catcher qu’il a changé notre vie tout autant qu’on a changé la sienne. Comprendre que l’amour, c’est fucking grandiose pis ça fait de la magie.

Par Ariane Beaudry

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