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De plain-pied dans l’abstraction

C’est l’automne, les arbres meurent en grande pompe; ils créent un paysage impressionniste, un tourbillon de couleurs chaudes qui frappent le regard, un peu comme les œuvres de Riopelle.

art riopelle mitchell
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(Avouez qu’il y a quelque chose de poétique à rapprocher la peinture de Riopelle et celle de la nature.)

C’est l’automne, le temps est gris et pluvieux et le Musée des Beaux-arts de Québec constitue un magnifique antidote à la morosité ambiante.

Il y a une embûche de taille toutefois, qui empêche beaucoup de gens d’apprécier les œuvres de Riopelle et de Mitchell : l’abstraction. L’art du XXe siècle a fait sauter les normes académiques, pulvériser l’idée de « bon goût », et s’est arrogé une liberté déroutante en fuyant le figuratif. Il en résulte un art certes plus exigeant et mystérieux, qui a cependant la vertu de donner une extrême liberté au spectateur. À nous d’interpréter, à nous d’y voir ce que nous voulons voir. Pour cela, il faut se guider avant tout avec cette petite faculté, qui est en quelque sorte une fuite de la raison : l’impression.

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Et question de faire impression, les toiles de Mitchell et Riopelle ne ratent pas leur coup. On tourne le coin d’un mur, et voilà que la couleur s’impose impérieusement en déflagration. Majoritairement des grandes toiles, ces œuvres explosent, captent la pupille et hypnotisent tout en installant leur mystère. Et la vérité, à mon avis, se trouve probablement là, dans ce premier coup d’œil violenté par la force et l’abondance de cet art. On peut certes lire la description des tableaux, se référer à leur titre pour tenter de déceler un paysage quelconque, mais la vérité se trouve dans ce petit moment originaire dans lequel l’œuvre s’offre au regard étonné. Il faut ensuite approfondir cette impression, savoir en quoi elle consiste avant de revenir à l’œuvre et l’interroger. Qu’est-ce qui fait que cette première impression a été telle : explosion au visage, sentiment de vulnérabilité, sérénité instantané, nostalgie, incompréhension? Qu’est-ce qui provoque ces sentiments : serait-ce les couleurs et leur contraste, la plus ou moins grande fougue dans le geste de l’artiste qui est rendue visible par le passage des spatules, le manque d’unité, la densité des couleurs?

art riopelle mitchell

Je ne suis absolument pas un étudiant en histoire de l’art, alors ma façon d’approcher cette peinture n’est certainement pas la plus optimale. Mais c’est la mienne. Et ça ne prend pas 10 ans d’étude de l’art plastique pour comprendre l’importance de la corporalité dans le travail de Mitchell et, tout particulièrement, dans celui de Riopelle. On est derechef frappé par l’impulsion, cette non-retenue et cette liberté qui ont comme résultat de condenser à l’extrême les couleurs. On ressent la vitalité de ces toiles à l’excès non seulement dans les couleurs, mais dans les traces que laissent ces instruments sur l’image. Pour moi, ce sont le corps, le muscle et les instincts qui ont désormais droit de citer, qui se rendent visibles, qui nous prennent à bras le corps…

Mitchell est différent. Autant les deux artistes se rejoignent, autant il est presque impossible de se tromper sur l’identité des œuvres dès le premier coup d’œil. Entre la couleur et le blanc de ses toiles, un dialogue s’installe, créant une dynamique spatiale plus intéressante. Le tout s’en ressent également dans l’impression plus nuancée, davantage apaisée et moins brûlante qui émerge de la contemplation de sa production. Je ne saurais comment décrire ces œuvres sans parler d’une maîtrise de l’élan et d’une mélancolie. Davantage émouvantes, ses œuvres font moins violence et se laissent plus facilement contempler de longues minutes.

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L’ensemble forme, à mon avis, la meilleure exposition qui m’ait été de voir au musée, un point à la ligne. Ce sont des œuvres grandioses qui marquent.

Dernière chose complètement débile, ceci :

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On peut créer notre propre œuvre abstraite ET, en la faisant, on comprend à quel point la non-retenue peut être jubilatoire. De quoi ouvrir les yeux sur les fondements de cet art.

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