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Avoir un boss sexiste

Il me semble que ça a commencé dès la première journée de job. D’abord beaucoup d’objectification, des regards déplacés, des commentaires sur l’habillement, le physique; qu’on n’accepterait pas des gars de notre âge, mais qui passent encore moins bien venant d’un boss qui a l’âge de notre père.

Ça, et une dichotomie flagrante dans la distribution des tâches. Je travaille en alimentation. Les filles, nombreuses, au service et à l’accueil avec les clients, les garçons à la préparation, cachés derrière. Une fille en cuisine, ça ne s’est fait ici que très rarement, et si c’est arrivé, elles sont parties.

J’étais nouvelle encore, alors c’était normal qu’on m’apprenne les techniques de travail, tannant par exemple, qu’on me prenne tout le temps par la main, m’infantilise, m’observe travailler du coin de l’œil en attendant une bévue; alors que les employés masculins, eux, ne se faisaient montrer les étapes qu’une seule fois.

Ça, et les mains froides de mon boss dans le cou chaque fois qu’il sort du congélateur. Il le fait à toutes les filles, pas aux garçons, et toutes, sans exception, ont le même réflexe, frémir et arquer le dos.

Chaque fois que j’ai dit à mes collègues masculins que je le trouvais sexiste, je me suis fait dire que j’exagérais. Certaines filles pensent que c’est un blagueur. Mais c’est aussi ce que disent bon nombre d’hommes dont le sexisme est tellement ancré qu’il semble anodin, bénin, inoffensif. Tout cela, pour moi, semble inacceptable. Mais il y a pire.

J’ai fréquenté un des employés pendant une année. On s’est laissé, et les autres étaient au courant de la situation. J’ai eu droit, bien entendu, à des commentaires dégradants. Le pire peut-être, de la part de mon boss à propos d’une nouvelle employée récemment engagée. «Tu as fait exprès han » qu’il m’a balancée après qu’elle se soit brûlée en prenant une assiette. Comme si, vu qu’on était deux filles, et qu’on semblait avoir eu de l’intérêt pour le même garçon, ça voulait automatiquement dire qu’on était en compétition. En plus de l’accusation, il colportait un véritable manque de classe et de respect de ma vie privée.

Malgré tout ça, pourquoi je suis restée vous me direz? Parce que j’aimais ma job. Parce que j’aimais mes collègues et l’ambiance de travail. Malgré cet inconvénient qui ressemblait à une poutre dans un œil, je suis restée. Non sans rien dire… Évidemment, je ne suis pas du genre à me laisser traiter d’une manière inférieure rien que parce que je suis une femme. Je réponds, je n’ai pas peur, je suis transparente. Mais j’ai souvent eu l’impression d’être la seule qui parlait, qui démontrait mon mécontentement, mon écœurantite aiguë des comportements sexistes de mon patron. Et c’est triste, mais cet homme en position de pouvoir joue la carte du boss sympathique, je pense aussi parfois qu’il ne se rend même pas compte de la profondeur du machisme que ses actions et paroles propagent. Le condamner est important, mais parler devient un peu notre condamnation à nous, les filles. On ne veut pas se faire mettre à la porte après tout.

Il y a bien une fois où j’ai eu l’impression de recevoir un peu de support de mes collègues, celle où après une de ses colères matinales, il m’a sommée de ne pas répondre. «TU NE RÉPONDS PAS », qu’il a crié. C’est vraiment une des pires choses à me dire. En y repensant, j’étais certaine de perdre ma job à ce moment-là, alors j’ai dit qu’il n’avait pas le droit de me parler comme ça. Ça s’est réglé, à la longue. Mais je le vois recommencer à avoir des comportements déplacés avec des collègues féminines plus jeunes et chaque fois je suis sur le qui-vive.

Le sexisme n’existe pas que dans la différence de salaire, il est dans le traitement, dans le comportement. On ne devrait jamais être sexué par son boss, être traité différemment parce qu’on est une fille. Et on devrait encore moins croire qu’on peut engager des filles pour qu’elles représentent le cliché rétrograde de «Sois belle et tais-toi».

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Anonyme

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