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L’ombre de toi-même

Je ne t’avais pas vu depuis deux mois.

Deux mois, dans ma vie de jeune adulte pas mal occupée, c’est pas long. Deux mois, c’est quatre payes, c’est huit visites à l’épicerie qui coûtent un peu trop cher, c’est deux loyers à payer.

Bref, je ne t’avais pas vu depuis deux mois.

Quand je t’ai vu en septembre, tu étais fatigué, mais tu semblais heureux. Tu me posais des questions sur ma vie, mon travail et mon emploi du temps. Tu riais, tu faisais des petites blagues une fois de temps en temps.

J’avais toujours un peu peur que tu tombes en marchant, je l’avoue. T’as jamais eu les jambes solides. Tu t’entêtais à ne pas vouloir prendre ta marchette, alors on te suivait de près quand tu te promenais dans ta nouvelle maison. Ta petite maisonnette sur l’île d’Orléans, derrière chez mon oncle. Celle dont tu rêvais depuis si longtemps, celle où tu espérais finir tes jours, à regarder le fleuve couler lentement, à leur image.

Deux mois plus tard, je te rendais visite à l’hôpital.

Maman m’avait avisée que tu avais dépéri rapidement. Elle avait essayé de me préparer, mais peut-on jamais être prêt à voir ça ?

Je suis entrée dans ta chambre, pourtant je me suis demandé si je ne m’étais pas trompée de pièce. Somnolant dans une chaise dans le coin de la pièce, il y avait un petit homme chétif, avec des hématomes un peu partout sur les bras. Un homme au visage amaigri, à l’allure faible. Ce pouvait-il que ce soit toi ?

Tu me semblais tellement minuscule. Comme une version réduite du toi d’avant.

Je ne t’ai pas reconnu, et toi non plus tu ne m’as pas reconnue. Deux étrangers se regardant sans se voir. Moi, bouleversée, perplexe. Toi, confus, le regard brumeux.

Tu m’as appelée Catherine à plusieurs reprises. « Ah non, ça c’est ma sœur », dis-je en souriant pour tenter de dissimuler la boule que j’avais au ventre.

Maman a essayé de te réveiller à plusieurs reprises. Tu levais la tête, disais quelque chose de confus, et tu te rendormais. Après quelque temps, tu as semblé émerger, redevenir l’homme que j’ai connu. Tu m’as posé des questions sur ma vie, sur mon travail, comme avant. J’étais heureuse que tu te souviennes de moi. Mais pour combien de temps encore…

Ils parlent d’un début de démence. Cette maladie qui te vole lentement tes souvenirs, qui les fragmente et en vole un à un les morceaux. Cette faucheuse imprévisible.

Je suis restée troublée plusieurs jours après t’avoir vu ainsi.

Lorsque je t’ai revu la fois d’après, quelques semaines plus tard, c’était encore pire. Tu ne parlais plus vraiment. Tu ne semblais pas te rappeler qui j’étais, du moins tu n’as pas eu de réaction en me voyant.

Ton corps était devenu fou. Tes organes te lâchaient un à un, ton diabète faisait des montagnes russes.

Je me sentais tellement mal de te voir ainsi. Une telle souffrance, une telle misère humaine. À ce moment-là, j’ai souhaité que tu meures au plus vite. C’est quelque chose que tout le monde pense, mais qu’on ne dit pas. Sauf qu’à te voir comme ça, j’ai compris ce que l’expression « aucune qualité de vie » signifiait. J’ai vu que bouger, que respirer, que vivre te faisait mal.

Il y avait peut-être aussi une petite part d’égoïsme là-dedans. Parce que même après mon départ, même en ne t’ayant plus sous les yeux, je savais que tu vivais quelque part près de moi dans une souffrance atroce et ça, j’arrivais difficilement à le supporter. L’idée de ta lente agonie me perturbait et m’angoissait.

Tu es parti dans la froideur d’un soir de février. On a pleuré, on t’a dit au revoir et on t’a souhaité bon voyage tous ensemble, grand-papa.

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