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Conte de Noël moderne

La nuit tombe sans qu’on ne s’en rende compte. Le temps passe drôlement comme ça, avec toi.

Dehors, les lumières scintillent sur la neige fraichement tombée. Ça commence à en faire trop. Début décembre et déjà la tempête. Les gens aiment ça. Ça fait Noël, qu’ils disent. Personnellement, ça ne me plait pas. Pour moi, « neige » rime seulement avec « froid ».

De la fenêtre de ton loft,  on voit la vie continuer sans nous, plus bas, dans la rue. Les gens sont des pions de couleur. Leurs tuques se promènent entre les bancs de neige pas encore sales. Il a l’air de faire froid. Je suis en-dedans, au chaud, mais je n’ai pas besoin d’être dehors pour le savoir. C’est un sixième sens – ça se développe avec le temps, ces choses-là.

Tu places les boules dans l’arbre. Tu te recules, ré-avance, arrange une branche pour cacher un trou dans le faux sapin tristement chenu. T’as l’air sérieux, t’es perfectionniste. Ce n’est pas parfait, mais t’aimerais que ça le soit. T’aimerais donc ça, même si tu le sais que ça ne le sera pas.

Je ne parle pas juste du sapin là, je parle de nous. Ça non plus, tu me l’as pas dit, mais comme le froid, y’a certaines choses qu’on apprend à cerner sans avoir à les toucher.

  • Qu’est-ce que t’en penses?
  • C’est parfait.

Je mens, tu souris, t’es content. Je pense que tu le sais que je mens, mais t’aimes mieux te dire que je suis contente que de te poser la question à savoir pourquoi je ne le serais pas. Et moi, j’aime mieux que tu penses que ça va, parce que je ne veux pas te dire que ça ne va pas. Ma peine te fait de la peine et j’aime mieux te savoir heureux, le visage brillant des lumières de Noël mal accrochées, que triste devant la vérité que l’arbre et nous ne sommes pas parfaits.

«Tu l’aimes trop,» m’a dit ma mère, quand elle t’a rencontré. Ma mère a toujours été un peu dramatique. Je ne l’ai pas écouté, c’était mieux ainsi. Ça ne se peut pas, aimer trop quelqu’un, de toute façon, right? Surtout quand c’est ton ami. Surtout quand il te parle de ses dates et que tu lui parles des tiennes. C’est de l’amour sain, ça, non?

«Non,» dirait ma mère.

Non, pas quand tu penses à lui en revenant dans l’auto le soir et que tu t’imagines prendre la photo quétaine devant l’arbre de Noël, la photo que tu n’aimes même pas, parce que tu ne crois plus à la magie depuis longtemps. Non, pas quand tu prends ce que la personne a à te donner, parce que c’est mieux que rien, parce que rien te tuerait même si peu t’éteins.

Ce n’est pas des choix faciles. Ma mère me dirait de fuir. Elle a toujours trop peur. Toujours trop raison, aussi. C’est la job des mères d’avoir raison, mais c’est la job des filles de les ignorer jusqu’à ce que l’inévitable leur rentre dedans comme un 2X4 dans le front. Tu es mon 2X4. Je suis poétique, non? Y’a toutes sortes de façons d’être poétique.

  • Penses-tu que le père Noël va venir? me demandes-tu, en riant.

T’es beau. T’es le centre de la pièce. T’es la chose vers laquelle mon œil gravite même s’il y a un arbre et des lumières et une étoile. T’es le fantastique. Le reste, c’est un mirage. Où est-ce le contraire? Je ne sais pas.

Ce n’est pas vrai, je le sais. Je préfèrerais juste ne pas le savoir.

  • J’sais pas. J’sais p’us si j’y crois, je réponds.
  • T’es pessimiste.
  • Je préfère le terme « réaliste ».
  • Non, c’est pas la même chose.
  • J’pense que oui. Toi, t’es juste optimiste, c’est pas de ta faute.

Tu viens t’assoir à côté de moi sur le divan. Tu regardes dehors. Les lumières jouent sur ton visage. Tu souris, t’es bien. Je veux que tu restes comme ça. Je demanderais ça au père Noël, si j’y croyais. Mais je n’y crois pas, alors je m’en charge. Je te place avant moi. Je m’organise pour que cet air content reste sur ton visage, que tu sois heureux, tout le temps. Je deviens ce que tu veux de moi, je te convaincs que ça me va.

Qu’est-ce que tu veux? Je le serai. Est-ce que c’est ça, le moment où on aime trop quelqu’un?

  • Je pense qu’il va neiger encore ce soir, dis-tu, avec espoir.

Je n’aime pas la neige, mais je me surprends à souhaiter la tempête.

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