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Je t’aime à la dérive

Les doigts tremblants, je remplissais pour une énième fois le verre en cristal qu’on m’a offert lorsque j’ai emménagé dans cet appartement, trop grand pour ma petite personne. Ce verre, trop luxueux, qui me servait constamment d’échappatoire. La scène était si ironique que je m’en esclaffai aussitôt. J’étais entourée de richesse mais je ne m’étais jamais sentie aussi pauvre de l’intérieur.

D’une main, je remplissais ce verre de vin, digne des soirées mondaines les moins réussies, alors que de l’autre, je gribouillais une série de mots que j’aurais voulu te crier à la tête. Ces mots, fiévreux de mon amour, se sont mis les uns à la suite des autres, formant des paragraphes dont je ne me souvenais plus l’existence. Les amoncellements de papier froissé par terre me rappelaient que cela faisait quelques fois que je réécrivais cette lettre qui t’était destinée. Un verre de vin à la fois, un mot à la fois, une ivresse à la fois. Mon esprit à la dérive, je cherchais un espace où m’évader en solitaire.

Je pris une gorgée de ce liquide rougeâtre pour gonfler mon égo de courage, puis je relus, pour une dernière fois, la lettre titrée de ton nom, en pressant l’extrémité de mes doigts sur les mots hachurés que j’avais négligé de couvrir de correcteur. Décidant plutôt de les laisser là, telle une trace de ma passion malhabile. Jamais, auparavant, je n’avais ressenti autant d’amour pour une seule et même personne. Et voilà que j’allais tout faire foirer si je continuais de la sorte.

Un deuxième verre de vin. Mes sens sont encore allumés. J’ai eu envie de te montrer à quel point l’amour est puissant lorsqu’il est consommé à deux. À quel point les sentiments que je ressens pour toi sont plus grands que ceux que mon corps peut soutenir. Je te montrerai que l’amour est loin d’être banal et ensuite, je t’inviterai à t’y plonger avec moi. Tomber en amour, au sens littéral. Tomber avec moi et voir où cela nous mènera. Mais faudrait-il que je puisse tomber moi-même. Faudrait-il encore que je te fasse suffisamment confiance pour me laisser tomber, les yeux fermés, tête vers l’arrière, de tout mon poids, en sachant qu’au bout de la chute, tu serais là pour me rattraper avec la délicatesse qui te revient.

Un troisième verre de vin. Normalement, c’est le moment où je commence à ressentir les effets que je recherche. Je tourne en rond, le verre à demi plein dans une main, la lettre dans l’autre. Je récite, à voix haute, les mots que j’ai encrés sur le papier ancien que j’ai choisi pour t’écrire cette vague d’amour urgente. Impatiente de te livrer la passion qui m’habite, comme si c’était la dernière fois que je pouvais te léguer le surplus d’amour en moi. Cette passion qui bouillonne en mon être chaque fois que tes mains se posent sur moi. Je hurle mes écrits dans l’appartement et j’entends le retour de ma voix en écho. J’aurais préféré entendre l’écho de la tienne.

Un quatrième verre de vin. C’est à ce moment que tout s’est mis à tourner rapidement dans ma tête. J’ai compris d’où venait toute l’insécurité que je tentais de dissimuler dans ce vin, ma foi, délicieux. J’ai peur. J’ai peur de m’ouvrir à une autre personne, lui permettant ainsi de m’aimer et d’avoir accès au plus profond de mon être. Trop souvent, j’ai vu des mensonges se cacher derrière des sourires. J’ai fait confiance. J’ai été aveuglée par cette confiance et on m’a trahie. Je me suis voilée le visage tout ce temps, me rassurant que tout allait pour le mieux, mais c’était faux. Toutes mes peurs irrationnelles qui viennent peser contre toi, à mon grand regret. Toi qui n’as jamais demandé à recevoir toute cette pression. Toi, qui représentes tellement pour moi. Le premier qui me fait sentir belle depuis. Le premier qui me rend heureuse depuis si longtemps. Le premier qui avait réussi à remplacer ma consommation, qui venait endormir maladroitement mes inquiétudes, par un remède plus sain.

Je suis sortie dehors prendre l’air. J’avais bu trop de vin en peu de temps. Ma vision maintenant embrouillée, des images de toi s’étaient introduites dans ma tête et elles défilaient sous forme de carrousel, m’étourdissant par la même occasion. L’ivresse me berçait doucement. Je marchais dans la pénombre, recherchant dans le ciel quelconques signes qui me guideraient je ne sais où. Il faut croire que les panneaux ont capté ma demande. Risque d’avalanche sur cinq kilomètres. La distance qu’il me faut pour rejoindre ta porte. J’ai fait demi-tour et je suis allée finir ma bouteille de vin. L’anxiété était trop étouffante, il me fallait la faire taire. Alors que le liquide, aromatique et charnu, coulait dans ma gorge, j’ai réalisé que j’avais peur de te perdre. Ironiquement, c’est exactement ce qui se produisait au moment même où la dernière goutte de vin quittait ma langue. J’étais en train de me mener à la dérive en saoulant mes peurs.

Puisses-tu me pardonner.

Avec tout mon amour,
J.

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