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Parce qu’il nous reste encore du temps

Il y a dix ans, aujourd’hui, j’ai vécu ma première expérience avec la mort. On pense qu’on connaît bien la mort. On y est exposé tous les jours : dans les livres, aux nouvelles, depuis notre jeunesse, alors que les grands-parents décèdent et qu’on apprend qu’ainsi va la vie ; qu’ainsi va la mort, aussi.

Cette expérience-là, ce n’était pas pareil. C’était la mort de quelqu’un qui n’aurait pas du mourir. Je sais que ça sonne étrange, dit comme ça, que personne ne devrait mourir, mais vient un certain âge où l’on accueille la mort en se disant qu’on a bien vécu. Cette mort-là, ce n’était pas comme ça. Ce n’était pas la fin d’un chemin bien rempli. Ce n’était pas une histoire achevée. C’était un livre dont on a arraché la majorité des pages, une histoire entamée, mais une fin refusée.

C’était un athlète, un gars de 17 ans. Vous comprenez, maintenant?

17 ans, c’est l’âge de l’insouciance.

On fait des conneries, on couche avec la mauvaise personne, on saute en parachute. On fait la fête, on boit trop, on dort peu. On fait des erreurs à la pelletée. On inquiète notre mère, on fait grisonner notre père, mais ils nous laissent faire, parce qu’ils savent bien que pour être sage, il faut d’abord avoir été insouciant.

Puis, 17 ans, c’est l’âge où on a le temps.

Le temps de grandir, de changer. Celui de faire un choix, puis de changer complètement d’idée, de virer de bord, d’aller à droite quand on pensait finir à gauche. Le temps de se réorienter, le temps de se tromper. Avant de savoir où aller, il faut d’abord s’égarer.

17 ans, c’est l’âge pour apprendre à aimer.

Aimer bien, aimer mal, aimer fort, aimer trop. Aimer à en mourir, sans vraiment en mourir. Réaliser qu’on ne meurt pas d’amour. Ni de honte, ni d’ennui, ni de tristesse. Réaliser qu’on est plus fort que toutes ces choses qui nous affaiblissent.

Oui, 17 ans, c’est l’âge des réalisations.

On comprend que la vie est précieuse, que nos gestes peuvent avoir un impact sur les autres ; que c’est important d’être bon avec son prochain, que la vie c’est plus facile quand on s’entraide. On devient soi-même, on se découvre, on s’affirme, tranquillement.

17 ans, c’est l’âge où on réalise qu’un jour on sera grand, mais sans être tout à fait grand encore. À 17 ans, il nous reste la vie devant nous. Du moins, ça devrait.

17 ans, c’est aussi l’âge où on comprend que la vie est injuste. La mort aussi, surtout.

Je n’étais pas la meilleure amie de ce garçon qui est décédé, bien que je l’aie toujours connu. Le deuil s’est fait différemment. C’était le deuil non seulement d’une personne, mais, surtout, d’une illusion. L’illusion qu’on est éternel, qu’il y aura toujours demain. Je l’oublie encore, parfois. Je m’empêtre dans mes problèmes, dans mon quotidien. Tous les 19 décembre, je me souviens que, bien que la vie ne soit pas toujours belle, j’ai tout de même tellement de chance de pouvoir la vivre. Je me souviens que je fais des erreurs continuellement, oui, mais que faire des erreurs fait partie de la vie ; que faire des erreurs est un privilège. Que j’ai la chance de pouvoir rectifier mes actions, la chance de me lever tous les matins avec un pouls dans mes veines et l’occasion de changer le monde à ma façon.

On vieillit, on peste contre les années qui passent, le coin de nos yeux qui se ride et notre peau qui ramollit. On oublie que certains resteront à jamais un visage lisse et quelques chapitres d’un récit entamé et pour toujours inachevé. La vie est aussi cruelle qu’elle est belle et jamais on ne pourra comprendre ses desseins, mais j’aime me rappeler, un peu avant Noël, alors que je cours partout et que je me demande si j’aurai le temps d’acheter les bons cadeaux, qu’au final, on s’en fout un peu.

L’important, ce n’est pas ce que j’aurai acheté, mais le simple fait que je pourrai serrer dans mes bras les gens que j’aime. Je pourrai les voir rire et admirer chaque ride sur leurs visages vieillissant. Je pourrai apprécier chaque ligne de l’histoire qu’ils ont encore le temps de me raconter.

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